mercredi 20 mai 2026

Hubert et Gaëlle Hersent - Le Boiseleur, Tome 2 : L'esprit d'atelier


Auteur : Hubert
Dessinateur : Gaëlle Hersent
Éditeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Parution : 31 août 2022
Pages : 120
EAN-13 : 978-2302098480



Le talent d'Illian, jeune sculpteur, franchit les frontières de Solidor et suscite l'intérêt jusqu'à Bélizonde, seule cité dirigée par des artistes. Un couple de grands maîtres sculpteurs, Tullio et Zenia, parvient à convaincre le jeune d'homme d'intégrer leur prestigieux atelier. Leur souhait ? Le faire concourir à un grand événement qui leur permettrait de sauver leur atelier, leur savoir-faire...



Certaines œuvres se contentent de narrer une aventure, tandis que d’autres touchent quelque chose de plus profond. Avec le second tome du Boiseleur, Hubert et Gaëlle Hersent livrent une œuvre délicate, profondément humaine, où l’art devient autant une quête intérieure qu’un langage universel.

Après un premier tome centré sur l’éveil du jeune Illian à son talent de sculpteur, cette suite élargit considérablement l’univers de la série. Le jeune artisan quitte Solidor pour Bélizonde, cité entièrement tournée vers les arts, où il rejoint l’atelier des maîtres Tullio et Zénia. Derrière l’apprentissage technique se dessine alors un véritable récit initiatique : comment rester fidèle à son inspiration lorsque l’art devient prestige, compétition et héritage ?

Ce qui frappe immédiatement dans cet album, c’est sa capacité à rendre la sculpture vivante. Rarement une bande dessinée aura aussi bien retranscrit le poids de la matière, la patience du geste ou encore la relation presque mystique entre l’artiste et son œuvre. Chaque planche semble taillée dans le bois ou la pierre, avec un trait organique et des couleurs chaleureuses qui donnent au récit une atmosphère de conte intemporel.

Le travail graphique de Gaëlle Hersent impressionne particulièrement dans les scènes d’atelier. Les regards, les mains, les copeaux, les textures : tout participe à cette sensation tactile qui traverse l’album. On sent l’amour du geste artisanal à chaque page. Certains décors évoquent même une Renaissance fantasmée, quelque part entre Venise, les cités marchandes et les récits merveilleux.

Mais L’Esprit d’atelier ne se contente pas d’être beau. L’album parle aussi de transmission, de jalousie artistique, de filiation spirituelle et de la peur de voir disparaître un savoir-faire. Illian découvre un monde où le talent seul ne suffit plus : il faut apprendre à créer sous le regard des autres, à accepter les règles du maître tout en conservant sa singularité. Cette tension donne au récit une profondeur inattendue et parfois mélancolique.

Le récit aborde également, avec beaucoup de subtilité, la place des femmes dans cet univers artistique. Malgré leur talent et leur sensibilité, elles semblent condamnées à rester dans l’ombre, comme si leur légitimité était sans cesse remise en question dans un art dominé par les hommes. Cette absence de reconnaissance apporte une dimension plus sociale au récit et renforce encore la richesse de ses thématiques.

Et puis il y a cette œuvre finale d’Illian. En la découvrant, j’ai eu le sentiment de recevoir de plein fouet toute l’émotion qu’il avait cherché à transmettre à travers son art. Chaque détail semble habité par ses doutes, ses blessures et sa sensibilité. C’est un moment profondément bouleversant, où la sculpture dépasse la simple beauté visuelle pour devenir une émotion à part entière.

Impossible également de ne pas évoquer la dimension émouvante de cette lecture lorsque l’on sait que la série a été interrompue par la disparition du scénariste Hubert. Initialement pensée comme une trilogie, Le Boiseleur s’achève ici de manière prématurée. Pourtant, malgré cette conclusion contrainte, l’album conserve une vraie cohérence émotionnelle. On referme le livre avec le sentiment d’avoir contemplé une œuvre inachevée, certes, mais précieuse.

En bref, ce second volume est une bande dessinée rare : poétique sans être prétentieuse, contemplative sans jamais devenir ennuyeuse. Une ode à l’artisanat, à la création et à la beauté du geste. Les amateurs de récits initiatiques, d’univers oniriques et de bandes dessinées sensibles y trouveront un véritable bijou.



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