samedi 23 mai 2026

Lou Lubie - Saigneurs


Auteur / Dessinateur : Lou Lubie
Éditeur : Delcourt
Parution : 5 mars 2026
Pages : 160
EAN-13 : 978-2413091806


En Transylvanie, pays de vampires, trois colocs humains luttent entre morsures, militantisme et secrets amoureux.
Dans une société dominée par les vampires, Anghel, un jeune humain, est mordu dans la rue. Tandis qu'il lutte contre sa transformation en goule, sa coloc Maggy devient militante pour les droits des humains. Impossible alors pour Iulia, leur troisième amie, d'avouer qu'elle est amoureuse d'une vampire !


Il y a des auteurs capables de transformer les codes du fantastique en révélateurs sociaux. Lou Lubie fait clairement partie de ceux-là. Après Eurydice, où elle revisitait le mythe antique avec une sensibilité très contemporaine, elle revient avec Saigneurs, un roman graphique vampirique qui cache sous ses crocs une colère profondément ancrée dans le réel.

Cet ouvrage nous entraîne dans une Transylvanie moderne où humains et vampires cohabitent dans une société largement dominée par ces derniers. Le point de départ paraît simple : Anghel, jeune humain un peu paumé, se fait mordre dans la rue. Mais chez Lou Lubie, le fantastique n’est jamais gratuit. Très vite, la morsure devient métaphore. Une métaphore limpide, assumée, parfois inconfortable, des violences sexistes et sexuelles et de la manière dont la société les banalise. 

L’une des grandes forces de l’album réside dans son équilibre. Saigneurs ne sacrifie jamais le récit au discours. On suit trois colocataires humains aux trajectoires différentes : Anghel et son traumatisme grandissant, Maggy qui se radicalise dans le militantisme, et Iulia, empêtrée dans une relation amoureuse impossible avec une vampire. Chacun incarne une manière de réagir face à un système oppressif : le déni, la colère, la peur, le silence, la compromission. L’autrice ne cherche pas des héros parfaits : elle écrit des personnages humains, contradictoires, parfois agaçants, donc profondément crédibles.

Ce qui me fascine dans son travail, c’est cette capacité à rendre accessibles des sujets lourds sans jamais les simplifier. Son dessin, immédiatement reconnaissable, garde une douceur presque trompeuse. Les couleurs pop, les expressions exagérées et le rythme très vivant donnent envie d’entrer dans l’histoire avant de nous confronter à quelque chose de beaucoup plus dur. Ce contraste fonctionne remarquablement bien. 

Le choix du vampire est particulièrement malin. Depuis toujours, cette figure parle de domination, de désir, de consentement et de pouvoir. Lou Lubie détourne le mythe pour parler de l’omerta, des privilèges des agresseurs et des mécanismes sociaux qui protègent les puissants. Les vampires ne sont pas, ici, seulement des monstres gothiques : ils incarnent une élite intouchable, habituée à ce que ses instincts passent avant les limites des autres. La métaphore est parfois frontale, mais c’est précisément ce qui donne sa force politique au livre. 

Et pourtant, malgré la gravité de son sujet, Saigneurs n’est jamais plombant. Il y a de l’humour, de la tendresse, des moments de gêne adolescente, des tensions romantiques. L’autrice sait écrire des dialogues naturels, modernes, qui rendent son univers immédiatement vivant. C’est aussi ce qui fait qu’on referme l’album avec cette impression étrange d’avoir lu à la fois une bande dessinée de genre ultra divertissante et un récit profondément engagé.

J’aime énormément la manière dont Lou Lubie construit ses œuvres : elle documente, vulgarise, questionne, sans jamais prendre son lecteur de haut. On sent derrière Saigneurs un vrai travail de réflexion sur les violences systémiques et les réactions qu’elles provoquent, tout en gardant une narration fluide et accessible. C’est probablement ce qui rend ses livres si importants aujourd’hui : ils ouvrent des discussions sans devenir des démonstrations froides.

Avec Saigneurs, Lou Lubie confirme encore une fois qu’elle est l’une des voix les plus intéressantes de la bande dessinée francophone actuelle. Une autrice capable de mêler culture pop, émotion, pédagogie et regard social avec une intelligence rare.
Et franchement, qui aurait cru qu’un récit de vampires puisse sembler aussi proche du réel ?

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