samedi 13 juin 2026

Aurélie Wellenstein et Beatrice Penco Sechi - Lycornes

 


Auteur : Aurélie Wellenstein
Dessinateur : Beatrice Penco Sechi
Éditeur : Drakoo
Parution : 1er avril 2026
Pages : 64
EAN-13 : 978-2382332962


Deux soeurs en fuite, un seul espoir : trouver les lycornes ! Victime d'une malédiction, la jeune Blandine voit sa peau verdir lentement : quand la marque atteindra son visage, elle perdra l'esprit.Pour la sauver, sa soeur Jehanne s'engage dans une quête désespérée vers le Bois d'Argent, le légendaire territoire des lycornes, seules capables de guérir les maux les plus sombres.Mais les lycornes ne sont pas des créatures douces et dociles : elles sont sacrées, sauvages et redoutables. Et surtout, elles haïssent les humains.


Lorsque j'ai vu le nom d'Aurélie Wellenstein sur la couverture de Lycornes, je savais déjà que cette bande dessinée finirait dans ma bibliothèque. L’autrice développe depuis plusieurs années une œuvre cohérente, traversée par des motifs récurrents : la porosité entre humanité et sauvagerie, la transformation des corps et des esprits et une attention particulière portée aux espaces naturels comme lieux de bascule. Lycornes s’inscrit pleinement dans cette continuité, tout en s’ancrant dans une structure narrative très identifiable : celle du conte initiatique.

Le récit repose sur un schéma classique de quête. Jehanne, figure de l’aînée protectrice, entreprend un voyage vers le Bois d’Argent afin de sauver sa sœur Blandine, victime d’une malédiction progressive. Cette configuration renvoie à un archétype central du conte merveilleux : celui du personnage traversant un espace interdit pour rétablir un ordre rompu. Le Bois d’Argent fonctionne ici comme un seuil symbolique, un espace liminaire entre le monde humain et celui du mythe.

Les lycornes, créatures au cœur du récit, participent à une reconfiguration intéressante du bestiaire mythologique. Là où la licorne traditionnelle renvoie à la pureté, à l’innocence ou à une forme de transcendance, les lycornes proposées ici relèvent davantage d’une puissance archaïque. Elles incarnent moins une figure de douceur qu’un principe de nature indomptée, indifférente aux logiques humaines. Ce renversement participe d’une déconstruction du mythe de la licorne, transformée en entité liminale, à la fois fascinante et potentiellement dangereuse.

La structure du récit mobilise également plusieurs archétypes narratifs. Jehanne s’inscrit dans la figure de la quêteuse mais aussi dans celle de la médiatrice entre deux mondes. Blandine, quant à elle, peut être lue comme une figure de la rupture : celle qui bascule hors du réel commun, contaminée par une altérité qui échappe aux cadres rationnels. Leur relation constitue le moteur émotionnel du récit mais aussi un double inversé : l’une agit dans le monde, l’autre s’en éloigne progressivement.

Le Bois d’Argent joue un rôle central dans cette architecture symbolique. Il ne s’agit pas simplement d’un décor mais d’un espace mythopoïétique au sens fort : un lieu où les règles du monde ordinaire se dissolvent. Il s’inscrit dans la tradition des forêts initiatiques du conte européen, de la forêt des frères Grimm aux espaces enchantés de la fantasy contemporaine. On y perd ses repères mais surtout son identité stable, ce qui fait de la traversée une expérience de transformation.

Le travail graphique de Béatrice Penco Sechi accompagne cette dimension symbolique. Les planches construisent une forêt qui dépasse le statut de décor pour devenir un organisme vivant, presque un personnage à part entière. Les jeux de lumière et les contrastes renforcent l’idée d’un espace instable, où la perception elle-même peut être mise en doute. Les lycornes, intégrées à cet environnement, apparaissent comme des figures d’altérité radicale, non anthropomorphisées, échappant aux catégories habituelles du merveilleux.

Dans cette perspective, Lycornes peut se lire comme une variation contemporaine du conte initiatique, où la quête de guérison se double d’une interrogation sur les frontières du vivant et de la raison. Toutefois, cette densité symbolique se heurte parfois aux contraintes du format. La brièveté du récit limite le déploiement de certains motifs, notamment celui de la transformation psychologique des personnages, qui aurait pu gagner en ampleur.

Il en résulte une œuvre à la fois très construite dans son imaginaire et partiellement contenue dans son développement. Lycornes fonctionne ainsi sur un mode fragmentaire : il ouvre des pistes mythiques et symboliques fortes, sans toujours les explorer jusqu’à leur pleine résolution. Cette tension contribue néanmoins à son intérêt, en laissant au lecteur une part d’interprétation et de prolongement.

En bref, Lycornes s’impose comme une relecture contemporaine du conte de quête, où le merveilleux sert moins à rassurer qu’à interroger les limites de l’humain face à une nature redevenue souveraine. Un presque coup de cœur, qui tient autant à la richesse de ses propositions symboliques qu’à la frustration de ce qu’elles laissent volontairement hors champ.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire