mercredi 16 septembre 2026

Mia Ikumi et Reiko Yoshida - Tokyo Mew Mew

Auteur : Reiko Yoshida
Dessinateur : Mia Ikumi
Editeur : nobi nobi!
Tomes : 4


Ichigo Momomiya, 12 ans, est une collégienne tout à fait ordinaire, folle amoureuse du beau Aoyama. Mais alors qu'elle sortait avec ce dernier, un étrange événement s'est produit et l'a transformée en justicière "mew mew" ! Elle doit maintenant protéger la terre de l'invasion extraterrestre grâce aux pouvoirs de l'animal en voie de disparition qui sommeille en elle... Heureusement, elle n'est pas seule dans son combat : en effet, elle va bientôt retrouver quatre camarades dont les gènes ont eux aussi fusionnés avec des animaux rares !
Gare à vous, les extraterrestres, les Mew Mew bientôt au complet vont venir vous châtier !



Ma relecture de Tokyo Mew Mew tient avant tout du hasard et de la curiosité. Ayant commencé le manga lors de sa première sortie française chez Pika sans jamais aller au bout de l'histoire, je suis tombée par hasard sur cette réédition proposée par nobinobi! à l'occasion des vingt ans de la licence au Japon et l'occasion était trop belle pour ne pas enfin découvrir cette fin qui m'avait échappé. Cette nouvelle édition mise avant tout sur son objet-livre et sur son confort de lecture : traduction entièrement revue par Manon Debienne, sens de lecture japonais respecté pour la première fois en France, couvertures redessinées et surtout un découpage resserré en quatre tomes épais là où l'édition Pika de 2005 s'étalait sur sept volumes. Ce resserrement change concrètement l'expérience de lecture et a sans doute aidé à aller au bout du récit cette fois-ci.

Sur le fond, le manga signé Reiko Yoshida au scénario et Mia Ikumi au dessin reste un magical girl très classique dans sa construction : Ichigo, collégienne amoureuse du beau et policé Aoyama, voit ses gènes fusionner avec ceux d'un chat en voie de disparition et se retrouve entraînée dans un combat contre une invasion extraterrestre aux côtés de quatre autres filles, chacune associée à un animal menacé. L'idée de coupler pouvoirs magiques et cause animale est séduisante sur le papier mais elle reste hélas en surface tout au long des tomes : le propos écologique aurait mérité d'être bien davantage creusé, plutôt que de servir surtout de prétexte visuel aux transformations. Le même reproche vaut pour les personnages secondaires, très esquissés dans leur psychologie : Zakuro, par exemple, traverse toute l'histoire sans qu'on apprenne grand-chose d'elle, ce qui est frustrant pour un lectorat qui aurait aimé s'attacher à chacune des héroïnes et pas seulement à Ichigo.

Certains codes du genre passent en outre plus difficilement avec un regard adulte. Le fait que la quasi-totalité des personnages masculins finissent par craquer pour Ichigo relève du trope éculé et fait plus lever les yeux au ciel qu'autre chose, même en ayant bien conscience de ne plus être le public visé par ce shôjo pensé pour des préadolescentes.
Plus gênant, certains détails du quotidien d'Ichigo peinent à sonner juste pour une collégienne de 12 ans : la voir rentrer chez ses parents à 22 ou 23 heures, porter des tenues très adultes (particulièrement sous sa forme Mew Mew) ou encore occuper un emploi dans un café à cet âge interroge. Il est possible que certaines de ces situations relèvent de codes culturels japonais qui échappent à un regard extérieur mais elles n'en demeurent pas moins des détails qui distraient de l'histoire plutôt que de la servir.

Au final, cette réédition tient son contrat sur le plan éditorial : elle rend accessible, dans un bel objet et sous une forme plus digeste, une série culte du genre magical girl devenue difficile à trouver et elle m'a enfin permis de connaître le fin mot d'une histoire laissée en suspens depuis des années.
Cependant, le scénario en lui-même, lu avec un regard adulte, montre ses limites : des thèmes intéressants mais sous-exploités, des personnages secondaires trop en retrait et quelques choix d'écriture datés qui peuvent aujourd'hui prêter à sourire ou à s'interroger.
Une lecture qui reste sympathique et rapide mais qui laisse un goût d'inachevé sur le plan de la profondeur.

mercredi 9 septembre 2026

Jayson Robert Ducharme - Quand vient le dégel

 


Auteur : Jayson Robert Ducharme
Éditeur : Editions du Chat Noir
Parution : 6 octobre 2021
Pages : 98
EAN-13 : 978-2375681718



Au creux des Montagnes Blanches, en Nouvelle-Angleterre, la forêt Adrienne est connue pour ses paysages pittoresques, ses sentiers de randonnées… et ses morts.
Chaque année, des dizaines de personnes viennent mettre fin à leurs jours à l’ombre de ses frondaisons.
Pendaisons, noyades, overdoses… En ces bois maudits, mêlées à la mélodie des cours d’eau et au sifflement du vent, résonnent encore les lamentations de ces âmes errantes et tourmentées.
Eleanor Jackson, une jeune mère inquiète, décide de s’aventurer dans l’étrange forêt, avec l’espoir de retrouver Alan, son jeune fils dépressif, et de l’empêcher de commette l’irréparable.
Sa recherche prend bien vite une sinistre tournure, tandis que sa route croise de mystérieux personnages qui semblent vouloir la dévier de sa quête effrénée, et les spectres torturés qui hantent encore les sous-bois.
Au fur et à mesure qu’elle s’enfonce dans les profondeurs de la forêt Adrienne, Eleanor réalise avec horreur qu’elle risque d’y trouver bien plus que ce qu’elle imaginait.



Difficile de ne pas être happée dès les premières pages par Quand vient le dégel de Jayson Robert Ducharme, tant le format court de cette novella (une centaine de pages) impose d'emblée un rythme resserré, presque haletant. On y suit Eleanor, dite Ellie, une mère rongée par l'inquiétude, partie à la recherche de son fils adolescent, Alan, disparu dans la forêt Adrienne, au cœur des Montagnes Blanches de Nouvelle-Angleterre. Cette forêt n'existe pas, l'auteur le précise lui-même en préface, mais elle est calquée sans ambiguïté sur la forêt japonaise d'Aokigahara, tristement connue comme lieu de suicide. Transposer ce lieu réel dans le Nord-Est américain est un choix fort, presque frontal, qui donne d'emblée le ton du livre : ce n'est pas seulement un roman fantastique, c'est avant tout un texte sur le deuil, la dépression et le suicide, habillé des atours du conte noir et du thriller psychologique.

Cette ambition se ressent dans l'écriture. L’auteur ne cherche pas l'effroi facile ni le gore ; il construit une atmosphère oppressante, faite de silences, de bruissements et de figures énigmatiques qui croisent la route d'Eleanor sans jamais totalement lever le voile sur leur nature. Le folklore et le surnaturel infusent le récit sans jamais l'écraser, laissant la douleur humaine occuper le centre de la scène. On sent une vraie intention derrière ce texte, y compris une forme de colère assumée envers la fascination morbide et l'exploitation commerciale de ce genre de lieux, qui fait souvent l'impasse sur ce qui pousse réellement des gens à vouloir en finir. Cette dimension donne au roman une gravité et une sincérité qui dépassent le simple exercice de style horrifique.

Pour autant, tout ne fonctionne pas avec la même évidence pour moi. La brièveté du format, si elle sert la tension narrative, a aussi joué contre mon attachement aux personnages : j'ai eu du mal à me sentir pleinement investie dans le parcours d'Eleanor, comme si l'urgence du récit ne laissait pas le temps de développer une vraie épaisseur émotionnelle autour d'elle. J'ai aussi ressenti un léger décalage entre ce que l'étiquette "horreur" me laissait attendre et ce que le texte propose réellement, davantage tourné vers l'exploration psychologique que vers la peur pure. Ce n'est pas un défaut en soi mais c'est ce qui a un peu freiné mon adhésion totale à cette lecture.

Au bout du compte, Quand vient le dégel reste un texte qui marque, moins par ses effets que par le sujet qu'il ose regarder en face avec une réelle délicatesse. Ce n'est pas un roman qui cherche à distraire mais un texte à consommer avec une certaine préparation, sachant ce qu'il aborde de front. Il se lit vite, presque d'une traite, et laisse une empreinte plus grave que ce que sa taille pourrait laisser penser, même si l'on peut regretter de ne pas s'être senti totalement embarquée aux côtés de son héroïne jusqu'au bout.

samedi 5 septembre 2026

Aziliz Kondracki et Anaïs Schenké - Forever Love : Quand la télé-réalité s'empare de l'amour

Auteurs : Aziliz Kondracki et Anaïs Schenké
Éditeur : Steinkis
Parution : 15 mai 2026
Pages : 160
EAN-13 : 978-2368469057


Pourquoi aimons-nous tant regarder des gens tomber amoureux à la télé ? Lola et Myrtille sont amies depuis toujours et partagent une passion : regarder ensemble des émissions de téléréalité sentimentales : Love is Blind, Mariés au premier regard, l'Amour est dans le pré et bien d'autres. Elles vibrent au rythme des épisodes et des participantes même si elles voient bien que tout est loin d'être parfait.

Alors, ensemble, elles décident de s'interroger sur leur passion et ce qui les fascine. Avec un regard féministe et en acceptant leurs contradictions, elles portent un regard tendre et critique sur l'amour sur petit écran et analysent les mythes autour du couple, de la romance et de l'hétérosexualité.




Forever Love n'est pas de prime abord le genre d'ouvrage vers lequel je serais spontanément allée : sans télévision chez moi et sans attirance particulière pour la télé-réalité, quelle qu'elle soit, j'aurais pu passer à côté de ce roman graphique signé Anaïs Schenké et Aziliz Kondracki. Et pourtant, c'est précisément cette distance qui rend la lecture intéressante car le livre ne s'adresse pas seulement aux amatrices du genre. Il s'agit moins d'un éloge ou d'un règlement de comptes envers les émissions sentimentales que d'une véritable dissection de ce qu'elles racontent de nous, de nos représentations du couple et de l'amour hétérosexuel normé.

Le postulat de départ, deux amies que tout oppose sur leur rapport au couple mais que la même curiosité pour ces programmes réunit, fonctionne bien comme fil conducteur. Il évite l'écueil du simple catalogue de références ou de la thèse universitaire déguisée en bande dessinée. On sent la double casquette des autrices, l'une venant de la culture pop et de l'écriture féministe, l'autre de la recherche en sciences sociales à l'EHESS, et cet équilibre entre légèreté du ton et exigence du propos est sans doute la vraie réussite de l'ouvrage. On peut rire des mécanismes des coups de foudre en direct et des mariages express tout en interrogeant sérieusement ce qu'ils fabriquent comme normes.

Je resterai prudente sur l'expérience de lecture globale, n'ayant aucun bagage personnel de spectatrice de ces émissions pour comparer les analyses proposées à mon propre vécu télévisuel. Une partie du plaisir de reconnaissance, celui de retrouver des scènes ou des figures familières, m'a sans doute échappé. Ma situation personnelle ajoute d'ailleurs une autre forme de distance : ayant rencontré mon mari à dix-neuf ans, je n'ai jamais connu les affres de la recherche amoureuse adulte, cette quête que ces émissions mettent en scène et dont le livre interroge les ressorts. Ce double décalage, à l'écran comme dans mon propre parcours, aurait pu rendre l'essai hermétique. Il n'en est rien : les questions posées sur les scripts amoureux imposés par la culture populaire dépassent largement l'expérience vécue de chacune, qu'on l'ait traversée devant son poste de télévision ou qu'on l'ait tout simplement esquivée par le hasard d'une rencontre précoce.

mercredi 2 septembre 2026

George R. R. Martin - Chroniques du chevalier errant

 

Auteur : George R. R. Martin
Editeur : J'ai lu
Parution : 7 janvier 2026
Pages : 448
EAN-13 : 978-2290427248


Qu'il joute ou qu'il guerroie, le chevalier errant n'a d'autre code que celui de l'honneur. Il loue ses services aux causes les plus nobles et prend la défense des opprimés. Ser Arlan suit cette ligne de conduite et l'inculque à son écuyer Dunk. La rencontre de ce dernier avec un étrange garçon qui se fait appeler Oeuf va changer à jamais son destin.

Recueil comprenant Le Chevalier errant, L'Épée lige et L'Œuf de dragon.


Revenir dans l'univers du Trône de Fer sans affronter les mille pages d'un nouveau tome de la saga principale, c'est tout le charme de ces Chroniques du chevalier errant. George R.R. Martin y installe son récit quatre-vingt-dix ans avant les événements que l'on connaît, à une époque où les Targaryen régnaient encore sans partage sur les Sept Couronnes. Ce choix temporel n'est pas anodin : il permet à l'auteur de raconter une histoire plus intime, presque artisanale, loin des complots de cour et des batailles de grande envergure qui rythment habituellement son œuvre.
On y suit Dunk, chevalier errant sans fortune ni lignage, et son jeune écuyer surnommé l'Œuf, dont le lecteur averti devine assez vite la véritable identité. Cette proximité avec des personnages modestes, confrontés au quotidien à la faim, à la boue et à l'arbitraire des puissants, donne à l'ensemble une tonalité différente de la saga mère : plus légère par instants mais tout aussi capable de bascule vers la tragédie.

Le recueil rassemble trois nouvelles, Le Chevalier errant, L'Épée lige et L'Œuf de dragon, qui suivent Dunk et l'Œuf à travers tournois, différends seigneuriaux et intrigues plus feutrées.
La première installe avec efficacité le duo et son dynamique attachante, entre la maladresse sincère de Dunk et la vivacité d'esprit de son jeune protégé. La deuxième, L'Épée lige, m'a semblé en revanche souffrir d'un rythme irrégulier : l'intrigue, plus étalée, peine par moments à retrouver la tension et l'élan qui portaient la première histoire, même si elle reste utile pour approfondir l'univers et les enjeux politiques qui se dessinent en arrière-plan. La troisième nouvelle relance heureusement le tempo et referme le volume sur une note plus prenante.

Au final, ces chroniques constituent une porte d'entrée agréable dans l'univers westerosien, et un complément appréciable pour qui, comme moi, attend toujours la suite du Trône de Fer.


J'ai tenu à lire ces trois nouvelles avant de regarder leur adaptation, A Knight of the Seven Kingdoms, diffusée sur HBO Max depuis janvier 2026, avec Peter Claffey et Dexter Sol Ansell dans les rôles de Dunk et de l'Œuf. Ce qui m'a frappée à l'écran, c'est le côté plus picaresque que la série donne au récit par rapport aux nouvelles, ainsi qu'un développement plus poussé des personnages secondaires, qui apporte une réelle profondeur à l'ensemble.
Une seconde saison a déjà été annoncée, et j'attends avec impatience de voir comment L'Épée lige et L'Œuf de dragon seront portées à l'écran.

samedi 29 août 2026

Freida McFadden - Le dîner

 

Auteur : Freida McFadden
Editeur : City
Parution : 1er juillet 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2824624488


Vous êtes fauchée et vous risquez d'être expulsée de votre appartement. Alors quand une amie vous propose un job de serveuse lors d'un dîner chic dans un manoir totalement isolé, vous croyez rêver. Le salaire pour la soirée ? De quoi couvrir deux mois de loyer et vous remettre sur pied. C'est la chance de votre vie. Pourtant, une petite voix intérieure vous murmure que c'est trop beau pour être vrai.

Il y a forcément quelque chose de louche dans l'histoire... Peut-être devriez-vous refuser ? La décision vous appartient. Serez-vous assez prudente pour rester chez vous ? Accepterez-vous de faire monter cet auto-stoppeur étrange sur la route du manoir ? Tournerez-vous à gauche ou à droite à la bifurcation ?


Difficile de résister à un "livre dont vous êtes le héros" quand on cherche une lecture sans prise de tête pour un après-midi : c'est exactement ce que promettait ce texte de Freida McFadden et sur ce point précis, le contrat est plutôt rempli. Le concept, vingt-deux fins possibles à débusquer en changeant de choix à chaque bifurcation, fonctionne bien comme gadget de lecture : on tourne les pages, on revient en arrière, on recommence et ce petit jeu suffit à occuper une après-midi entière sans effort. J'ai fini par toutes les trouver, ce qui donne une idée du temps que j'y ai consacré et de la facilité avec laquelle on peut épuiser le dispositif.

Le problème, c'est que passé l'amusement de la mécanique, il ne reste presque rien. L'intrigue de base, une jeune femme fauchée qui accepte un poste de serveuse dans un manoir isolé pour un dîner qui sent le piège à plein nez, ne sert que de prétexte à empiler des embranchements. Chaque choix, prendre l'auto-stoppeur ou non, aller à droite ou à gauche, accepter ou refuser telle proposition, ouvre une branche qui se referme presque aussitôt sur une fin expéditive, souvent réduite à un twist ou une chute sans grande substance. On comprend vite que le texte n'a jamais eu l'ambition de développer une intrigue au sens classique : il s'agit d'un catalogue de scénarii courts, où le mystère du dîner et de ses hôtes reste à l'état d'esquisse, sans backstory consistante, sans motivation vraiment fouillée, sans indices distillés au fil du récit comme dans un vrai thriller. Le format impose sa loi et cette loi, c'est la vitesse : pas le temps d'installer une atmosphère, encore moins de faire monter une tension progressive, puisque chaque chemin doit se conclure en quelques pages. Le résultat ressemble davantage à un exercice de style, presque un jeu d'écriture pour l'autrice elle-même, qu'à une histoire pensée pour son propre intérêt narratif.
Dommage aussi que certains choix, ou certaines absences de choix, n'aient au final aucune incidence sur la suite : on croit peser sur le cours des événements et puis deux chemins censés diverger se rejoignent sans grande différence, ce qui affaiblit encore l'intérêt du dispositif.

Et puis il y a l'héroïne, qui m'a fait le même effet que celle de La Femme de ménage : ce mélange d'inconscience et de posture qui vire régulièrement à l'agacement, avec cette propension à ramener le moindre échange à une tension sexuelle que je supporte de moins en moins chez ce genre de protagoniste. Ce n'était sans doute pas la meilleure porte d'entrée pour retrouver McFadden après le premier tome de la saga mais au moins la déception aura été rapide et le prix de l'après-midi n'aura pas été très élevé.

mercredi 26 août 2026

Sina Grace, Siobhan Chiffon et Cathy Le - Ghosted in L.A.

Auteur : Sina Grace
Dessinateurs : Siobhan Chiffon et Cathy Le
Éditeur : Delcourt
Collection : Waves
Parution : 4 juin 2026
Pages : 336
EAN-13 : 978-2413088073


Son baccalauréat en poche, Daphne déménage à Los Angeles. La ville des anges va alors lui réserver bien des surprises toutes plus fantasmagoriques les unes des autres...

Daphne avait tout prévu une fois le lycée derrière elle : direction L.A. avec son petit ami parfait ! Alors lorsqu'elle se fait larguer à peine arrivée, la jeune fille est complètement perdue. Sans amis et loin de sa famille, Daphne décide de partir à la découverte de la ville, bien décidée à rencontrer de nouvelles têtes...


Los Angeles telle qu'on la fantasme depuis toujours : la promesse d'un nouveau départ, d'une vie qui commence enfin. C'est ce que Daphne s'était imaginé en posant ses valises dans la ville des anges, bac en poche, petit ami parfait à ses côtés. Sauf que le rêve tourne court dès les premiers jours, quand ce même petit ami la largue à peine arrivée, la laissant seule, sans amis, loin de sa famille, dans une ville qui ne lui doit rien.
C'est ce point de départ, assez classique dans son mélancolique arrachement à l'adolescence, que Sina Grace choisit pour lancer Ghosted in L.A., roman graphique édité chez Delcourt dans la collection Waves, dessiné par Siobhan Chiffon et mis en couleurs par Cathy Le.

Le titre joue évidemment sur le double sens : ghostée par son ex, Daphne va bientôt l'être aussi, mais au sens propre, en tombant sur un manoir au portail resté ouvert et à la piscine trop tentante pour ne pas y plonger. La demeure n'est pas vide : des fantômes y traversent leur après-vie, coincés entre deux mondes, et Daphne devient malgré elle leur intermédiaire avec les vivants, jonglant entre ses études, ses tentatives d'amitié et cette bande d'âmes en peine qui a bien besoin d'elle. Le postulat séduit par ce qu'il permet : mêler la chronique estudiantine, avec ses solitudes et ses maladresses sociales, à une galerie de personnages fantomatiques dont chacun trimballe son propre passé, ses regrets, ses secrets.
On pense forcément aux teen dramas où le surnaturel sert de métaphore aux tourments bien réels de la jeunesse et le livre assume cette veine, notamment à travers des thématiques LGBTQ+ tissées dans plusieurs arcs, dont celui d'un fantôme resté dans le placard toute sa vie dans les années 1940.

Le format d'origine, une publication en épisodes avant cette compilation en un seul volume de 336 pages, se sent par endroits : le rythme avance par petites touches, les fils narratifs se multiplient sans toujours se resserrer et certains personnages introduits en cours de route, prometteurs sur le papier, finissent un peu en suspens plutôt qu'en pleine lumière. C'est la limite d'un récit pensé en épisodes puis recousu en album : l'ensemble reste attachant, porté par des dialogues vifs et des personnages qui existent vraiment, avec leurs tics et leurs contradictions, mais la structure laisse une impression d'inachevé, comme si l'histoire tenait davantage de l'ouverture d'un monde que de sa résolution.
Le dessin de Siobhan Chiffon, tout en douceur, contraste avec la thématique fantomatique et c'est justement ce décalage qui donne au livre une bonne partie de sa personnalité : une chaleur visuelle posée sur une histoire de deuils et de fantômes, qui refuse le sinistre pour mieux parler de solitude, de coming out et de reconstruction de soi.

Ghosted in L.A. se lit ainsi comme une proposition généreuse et pleine de bonne volonté, qui n'épuise pas tout à fait son sujet mais donne clairement envie d'en savoir davantage sur cette maison et ceux qui l'habitent, vivants comme morts.

samedi 22 août 2026

Pavel Bart - Belle de Soie

 

Auteur / Dessinateur : Pavel Bart
Éditeur : Delcourt
Parution : 21 mai 2026
Pages : 224
EAN-13 : 978-2413086963


Dans ce conte médiéval où le merveilleux côtoie le mystère, une mère s'élève contre le destin pour sauver sa fille alors même que le monde se fige peu à peu, en prise avec une pestilence surnaturelle.

Il était une fois une tisseuse de soie, qui accepta de laisser sa fille partir avec la duchesse et son fils à la cour du roi.
Ce voyage promettait un étincelant avenir pour la fille de la tisserande, mais hélas, jamais le destin ne suit le fil qu'on croit...
Et c'est alors au tour de la mère de partir sauver sa fille à travers le monde, où l'épouvantable peste de pierre répand l'effroi...


Pavel Bart signe seul cette histoire, du scénario jusqu'à la couleur, et c'est une donnée qui pèse sur la lecture de Belle de Soie : on sent d'un bout à l'autre une cohérence de vision, une main unique qui façonne aussi bien le fil narratif que la palette qui l'habille.

Le point de départ emprunte au conte le plus classique : une tisseuse de soie laisse partir sa fille à la cour du roi, dans le sillage d'une duchesse et de son fils, promesse d'un étincelant avenir. Sauf que Pavel Bart ne s'arrête pas là et c'est justement là que le livre a commencé à me surprendre : le destin ne suit jamais le fil qu'on croit et c'est bien ce basculement qui l'intéresse. Quand l'ascension sociale rêvée se mue en piège, c'est la mère qui reprend l'initiative et part affronter le monde pour récupérer son enfant, tandis qu'une étrange peste de pierre fige peu à peu les êtres et les paysages.

Ce que j'ai le plus aimé, c'est justement cette pestilence pétrifiante, la trouvaille la plus séduisante du récit à mes yeux. Elle installe une menace diffuse, presque picturale, qui se prête naturellement à un traitement graphique : on imagine sans peine des planches où le minéral gagne du terrain sur le vivant, où l'immobilité devient elle-même une image d'horreur. J'ai aussi apprécié ce renversement du schéma classique du conte, où c'est la mère, et non un prince, qui part en quête : il donne au récit une couleur plus affirmée qu'une simple relecture merveilleuse.

Je nuancerais quand même mon enthousiasme sur un point. Porter seul un one-shot de 224 pages, avec une promesse aussi ample (traverser le monde, affronter un fléau surnaturel), reste un pari risqué, et le souffle épique annoncé demande un dosage rythmique pas toujours facile à tenir sur la durée. J'ai parfois senti certains passages un peu inégaux. Toutefois, l'histoire baigne dans un entre-deux que j'ai trouvé réussi, entre mystère et imagerie féérique inquiétante, loin du conte lissé qu'on pourrait craindre, et je referme Belle de Soie avec l'image d'une figure maternelle qui refuse le rôle secondaire que les contes lui réservent d'ordinaire.