samedi 6 juin 2026

Sarah Beth Durst - La Petite Boutique de sortilèges

 

Auteur : Sarah Beth Durst
Lecteur : Elsa Duchez
Éditeur : Lizzie
Parution : 19 mars 2026
Durée : 13 h 57 min
EAN-13 : 979-1036649035


Kiela a toujours eu du mal avec les gens. Par chance, son travail à la Grande bibliothèque d'Alyssium lui a permis de vivre en recluse parmi les livres de sortilèges les plus précieux de l'empire. Mais lorsqu'une révolution éclate et que la bibliothèque part en fumée, Kiela et son assistant, Caz, une plante sentiente créée par magie, sauvent autant de livres qu'ils le peuvent et mettent le cap sur une île lointaine où Kiela était certaine de ne jamais retourner : la terre de son enfance.

Kiela espère faire profil bas dans la chaumière délabrée héritée de ses défunts parents. À son grand désarroi, en plus d'écoper d'un voisin aussi fouineur que séduisant, elle découvre que le village est dans un triste état. L'empire néglige depuis des années les gens qui dépendent de ses interventions magiques pour des récoltes fructueuses, et pire encore, la magie censée les aider a engendré des tempêtes destructrices qui ont fait des ravages sur l'île. Kiela résout de trouver un moyen d'arranger les choses... en ouvrant la toute première sortilègerie secrète de l'île.

Son plan n'est pas sans danger : partager la magie avec les gens du peuple est passible de mort. Et pour se faire une place parmi les habitants bienveillants et excentriques de son île, elle devra apprendre à abattre les remparts qu'elle a érigés.



La cosy fantasy est devenue en quelques années un sous-genre de plus en plus en vogue de l’imaginaire. Promettant des récits réconfortants, des personnages attachants et des enjeux à taille humaine, elle répond à une envie bien compréhensible de douceur dans un paysage littéraire de l’imaginaire souvent dominé par les catastrophes et les conflits. Avec La Petite Boutique de sortilèges, Sarah Beth Durst coche toutes les cases du genre.

Le roman nous entraîne sur les pas de Kiela, bibliothécaire solitaire davantage à l’aise parmi les livres que parmi ses semblables (comme je la comprends…). Lorsque son existence est bouleversée, elle retourne sur l’île où elle a grandi et décide, presque malgré elle, d’y ouvrir une boutique de sortilèges. Une idée séduisante sur le papier, qui permet à l’autrice de développer un univers où la magie s’invite dans le quotidien et où les petits problèmes de la vie deviennent des occasions de merveilleux.

C’est d’ailleurs là que réside la principale qualité du livre. Sarah Beth Durst sait créer une atmosphère. Entre les maisons au bord de l’eau, les recettes gourmandes, les jardins luxuriants et les habitants hauts en couleur, il est facile de comprendre pourquoi tant de lecteurs se sentent immédiatement bien dans cet univers. L’ensemble possède un charme indéniable et l’on perçoit rapidement l’intention de proposer une lecture réconfortante plutôt qu’une aventure haletante.

Pourtant, une fois passée la découverte du décor, le récit peine parfois à maintenir l’intérêt. Les enjeux restent relativement modestes et l’intrigue suit une trajectoire assez prévisible. Les obstacles rencontrés par Kiela semblent rarement insurmontables et les conflits se résolvent souvent avec une facilité qui réduit considérablement la tension dramatique. Là où certains romans de cosy fantasy parviennent à trouver un équilibre entre douceur et profondeur, La Petite Boutique de sortilèges donne parfois l’impression de privilégier le confort au détriment de l’intensité narrative.

Le personnage principal constitue également une source de sentiments mitigés. Kiela est crédible dans ses maladresses et ses difficultés relationnelles mais son évolution paraît parfois trop balisée. On comprend très vite où le récit souhaite l'emmener, ce qui limite quelque peu l’effet de surprise. Les personnages secondaires, bien que sympathiques, manquent également de relief et semblent souvent exister avant tout pour accompagner le parcours de l’héroïne.

La version audio, quant à elle, reste agréable à écouter. La narration épouse bien le ton du roman et contribue à renforcer son ambiance chaleureuse. Le format se prête particulièrement bien aux longues scènes de vie quotidienne qui constituent l’essentiel du récit. Néanmoins, il ne parvient pas à masquer certaines longueurs ni un rythme parfois excessivement tranquille.

Ce qui laisse finalement une impression contrastée, c’est que le livre possède tous les ingrédients d’une excellente cosy fantasy sans toujours réussir à les transcender. L’univers est accueillant, les intentions sont sincères et certains passages dégagent une véritable douceur. Néanmoins, l’ensemble manque de relief et de surprise pour marquer durablement les esprits.

Cette œuvre reste une écoute agréable pour les amateurs du genre et pour ceux qui recherchent avant tout une parenthèse légère et réconfortante. En revanche, les lecteurs en quête d’émotions fortes, de personnages complexes ou d’une intrigue véritablement mémorable risquent de ressortir de l’expérience avec une certaine frustration.
Un roman sympathique et facile à écouter, porté par une ambiance réussie, mais dont le charme peine à compenser un manque de tension et une intrigue trop prévisible.

lundi 1 juin 2026

Naomi Mitchison - Voyage léger

 

Auteur : Naomi Mitchison
Éditeur : Callidor
Collection : L'Âge d'or de la fantasy
Parution : 27 mars 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2901207436


Après avoir été recueillie par les ours des forêts septentrionales, la jeune Halla est rapidement confiée à Uggi, un Maître-Dragon qui l'élève selon les principes de la draconité. Mais le règne de ces créatures ancestrales touche à sa fin, et un choix s'impose bientôt à Halla : vivre tels les dragons, amassant des trésors, ou voyager léger. Des lointaines contrées du Nord à la cité de Constantinople, elle arpentera le monde, portée par la sagesse des bêtes et la cruauté des hommes.




Avec Voyage léger, Naomi Mitchison propose un court roman de fantasy qui dépasse largement les codes du genre. Derrière son apparente simplicité se cache en réalité un récit profondément symbolique et étonnamment moderne.


J’ai particulièrement aimé la première partie, baignée d’une atmosphère presque mythologique, où la nature et les créatures fantastiques façonnent une héroïne libre, encore étrangère aux normes humaines. Le contraste avec la suite est saisissant : au contact des hommes, le récit devient plus sombre, plus politique aussi, et questionne la religion, le pouvoir et surtout la place des femmes dans la société.

Ce qui m’a marqué, c’est la façon dont l’autrice utilise la fantasy pour parler d’émancipation. Le titre prend alors tout son sens : « voyager léger », ce n’est pas seulement se déplacer, c’est apprendre à se détacher des injonctions, des possessions et des rôles imposés.

Le style, assez sobre mais ponctué de passages très évocateurs, donne au texte une dimension presque intemporelle. En revanche, le rythme peut dérouter : certaines transitions sont abruptes et la seconde moitié m’a semblé moins immersive que le début.

En bref, un roman court mais dense, à la fois conte, fable philosophique et récit féministe avant l’heure. Une belle découverte, imparfaite mais marquante.

samedi 30 mai 2026

Ingrid Chabbert, Lylian, Paul Drouin, Arianna Farricella et Lorien - A faire peur : Le Train de la mort

 

Auteurs : Ingrid Chabbert, Lylian
Dessinateurs : Paul Drouin, Arianna Farricella et Lorien
Éditeur : Soleil
Collection : Soleil Jeunesse
Parution : 19 mars 2026
Pages : 46
EAN-13 : 978-2302105775


Depuis des décennies, la ville de Trouillensac est le théâtre de phénomènes terrifiants. Disparitions inexpliquées, apparitions monstrueuses, les habitants vivent avec le danger. Trouillensac semble définitivement maudite, livrée aux forces du mal...

Quentin l'a promis à Julie, cette année ils feront Le Train de la mort, la plus flippante attraction de la fête foraine ! Embarqués à bord avec des inconnus et conduits par un être malfaisant, ils devront faire face à une série de défis mortels où chacun devra sauver sa peau, quitte à sacrifier celle des autres. Un tour de manège macabre qui finira forcément mal pour un des passagers...



Je ne connaissais pas la série À faire peur avant de lire Le Train de la mort et cette découverte s’est révélée plutôt intéressante, même si l’album reste assez classique dans son approche.

L’histoire met en scène Quentin et Julie, deux jeunes adolescents qui montent dans une attraction de fête foraine baptisée le « Train de la mort ». Très vite, ce qui devait être une simple attraction à sensations se transforme en parcours inquiétant, où les passagers doivent faire face à des situations de plus en plus tendues.

L’album repose sur un cadre assez connu, celui du train fantôme et de la fête foraine “piégée”. L’ambiance fonctionne bien : les décors sombres, les jeux de lumière et la succession d’épreuves installent une tension régulière qui maintient l’attention du lecteur sans difficulté.

Le scénario suit un déroulé assez linéaire mais reste fluide et facile à lire. On avance d’épreuve en épreuve, avec une montée progressive du suspense, même si certaines étapes peuvent paraître attendues pour les lecteurs habitués au genre.

Graphiquement, la bande dessinée est solide. Le dessin est clair et dynamique, avec des expressions bien rendues et une mise en scène efficace des scènes de tension. Les couleurs contribuent également à installer cette ambiance de fête foraine un peu inquiétante, sans en faire trop.

En bref, Le Train de la mort propose une lecture simple et efficace, bien adaptée à un public jeunesse amateur de petites frayeurs. Ce n’est pas forcément une bande dessinée qui surprend par son originalité mais elle remplit correctement son objectif : offrir un moment de lecture rythmé et légèrement frissonnant.

mercredi 27 mai 2026

Gaëlle Geniller - Le Jardin, Paris

 


Auteur / Dessinateur : Gaëlle Geniller
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
Parution : 6 janvier 2021
Pages : 224
EAN-13 : 978-2413022534


"Le Jardin" est un cabaret parisien au succès grandissant dirigé par une femme. Toutes celles qui y travaillent ont un nom de fleur et l'ambiance y est familiale. Rose, un garçon de 19 ans, est né et a grandi dans cet établissement. Il souhaite à son tour être danseur et se produire sur la scène, devant un public, comme ses amies. Il va rapidement en devenir l'attraction principale.


Avec Le Jardin, Paris, Gaëlle Geniller signe une bande dessinée singulière, à mi-chemin entre le conte initiatique et la fresque esthétique. Derrière son décor de cabaret parisien des années 1920, l’album explore avec douceur les questions d’identité et d’émancipation, sans jamais céder au didactisme. Dès les premières pages, l’autrice impose un univers visuel foisonnant où les étoffes, les lumières et les décors participent autant au récit que les dialogues eux-mêmes.

L’album nous plonge dans le Paris des Années folles, au sein d’un cabaret baptisé « Le Jardin ». Rose, jeune homme élevé parmi les danseuses de l’établissement dirigé par sa mère, rêve lui aussi de monter sur scène. Une prémisse simple, presque classique, mais qui devient rapidement le support d’un récit plus subtil sur l’identité, le regard des autres et la quête d’une place dans le monde.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’esthétique. L’autrice compose des planches d’une grande richesse décorative : motifs Art déco, jeux de tissus, lumières tamisées, palettes pastel et flamboyantes à la fois. Certaines pages ressemblent davantage à des affiches de théâtre ou à des illustrations de mode qu’à de la bande dessinée traditionnelle. L’ouvrage assume pleinement cette dimension ornementale, parfois jusqu’à l’excès. On pourra d’ailleurs reprocher à l’œuvre une certaine tendance à privilégier la beauté de l’image au détriment du rythme narratif. À plusieurs reprises, l’histoire semble suspendue pour laisser place à la contemplation.

Toutefois, cette lenteur participe aussi à l’identité du livre. Le Jardin, Paris n’est pas une bande dessinée de tension ou de rebondissements ; c’est une œuvre d’atmosphère. Le cabaret devient un cocon presque irréel, un refuge où les normes sociales paraissent momentanément abolies. Rose y évolue avec une grâce qui évite le spectaculaire : son rapport au genre n’est jamais transformé en manifeste militant ou en drame démonstratif. Le récit préfère la douceur à l’affrontement, la suggestion à la thèse.

C’est sans doute là que l’album divisera le plus. Certains lecteurs verront dans cette approche une grande finesse, une manière rare de parler d’identité sans réduire les personnages à un discours. D’autres pourront regretter un univers parfois trop idéalisé, presque « hors sol », notamment au regard du contexte historique des années 1920 (ce qui est un peu mon cas). Le Paris de Gaëlle Geniller est moins une reconstitution réaliste qu’un théâtre émotionnel, un espace fantasmé où chacun pourrait devenir soi-même sans violence excessive. Ce choix artistique est cohérent, mais il atténue parfois les contradictions sociales ou politiques de l’époque.

Là où la bande dessinée réussit pleinement, en revanche, c’est dans sa capacité à créer de l’empathie sans pathos. Rose n’est jamais défini uniquement par sa différence. Il reste un personnage jeune, hésitant, parfois naïf, entouré de figures féminines qui échappent elles aussi à la caricature. La relation entre les membres du cabaret donne au livre une chaleur humaine très singulière.

En refermant Le Jardin, Paris, on garde moins le souvenir d’une intrigue marquante que celui d’une sensation : celle d’avoir traversé un lieu fragile, élégant et profondément bienveillant. Ce n’est peut-être pas une œuvre révolutionnaire dans sa construction, ni un récit historique particulièrement incisif. Néanmoins, c’est une bande dessinée sincère, raffinée et portée par une véritable sensibilité d’autrice qui mérite amplement que l’on s’y attarde.

lundi 25 mai 2026

Estelle Faye - Cicatrices


Auteur : Estelle Faye
Éditeur : Rageot
Parution : 6 mai 2026
Pages : 352
EAN-13 : 978-2700287196


Malmenée par la vie, May a fui en Angleterre dans le petit port de Seasmouth dans l’espoir de prendre un nouveau départ. Elle est vite confrontée à des phénomènes surnaturels qui semblent pourtant familiers aux habitants de la ville. Celle-ci est sous la coupe d’un dandy charismatique, Adrian Dashwood, et de la famille Saint-John dont le manoir est perché sur la falaise. Une autorité toutefois contestée par Josh Galloway, un bad boy à la tête d’une bande de rebelles. En se liant avec les uns et les autres, May va découvrir des légendes anciennes et affronter un péril venu du plus profond de la mer.




J’attendais énormément cette lecture, notamment parce que j’ai eu la chance de rencontrer Estelle Faye à deux reprises : une première fois lors du festival Ouest Hurlant, puis pendant une rencontre organisée par Chez Cha Cheshire. Deux moments passionnants et chaleureux qui m’avaient donné encore plus envie de découvrir Cicatrices.
Et je peux le dire : j’ai passé un très bon moment de lecture.

Dans ce roman, on suit May, réfugiée dans la petite ville portuaire de Seasmouth, où l’étrange semble faire partie du quotidien. Très vite, le livre installe une ambiance brumeuse et presque oppressante, entre légendes marines, phénomènes surnaturels et secrets enfouis. C’est clairement ce qui m’a le plus séduite : l’atmosphère.

Cet ouvrage réussit parfaitement à créer cette sensation de malaise diffus propre au slow burn horror. On sent constamment que quelque chose ne tourne pas rond à Seasmouth et cette tension monte doucement au fil des pages. Les décors, les falaises battues par les vents, la mer omniprésente, les habitants aux comportements parfois étranges… tout contribue à rendre l’univers immersif et fascinant.

J’ai aussi beaucoup aimé la galerie de personnages et les dynamiques qui se créent entre eux. Entre le charismatique Adrian Dashwood, Josh Galloway et les mystères entourant la famille Saint-John, le roman joue très bien avec les archétypes gothiques tout en leur donnant une vraie personnalité.

En revanche, j’avoue être restée un peu sur ma faim concernant la fin. Je l’ai trouvée légèrement trop rapide par rapport au développement installé auparavant. Certains éléments auraient mérité, selon moi, davantage d’espace pour respirer, notamment autour d’Eden. C’est un personnage qui m’intriguait énormément et j’aurais adoré en apprendre plus, creuser davantage son rôle et ses liens avec l’histoire.

Malgré cela, je ressors avec un ressenti très positif. Cicatrices est une lecture immersive, portée par une ambiance forte et une plume qui fonctionne extrêmement bien sur le registre du fantastique gothique. Une lecture parfaite pour celles et ceux qui aiment les petites villes pleines de secrets, les légendes marines et les récits où l’étrange s’installe lentement sous la peau.

samedi 23 mai 2026

Lou Lubie - Saigneurs


Auteur / Dessinateur : Lou Lubie
Éditeur : Delcourt
Parution : 5 mars 2026
Pages : 160
EAN-13 : 978-2413091806


En Transylvanie, pays de vampires, trois colocs humains luttent entre morsures, militantisme et secrets amoureux.
Dans une société dominée par les vampires, Anghel, un jeune humain, est mordu dans la rue. Tandis qu'il lutte contre sa transformation en goule, sa coloc Maggy devient militante pour les droits des humains. Impossible alors pour Iulia, leur troisième amie, d'avouer qu'elle est amoureuse d'une vampire !


Il y a des auteurs capables de transformer les codes du fantastique en révélateurs sociaux. Lou Lubie fait clairement partie de ceux-là. Après Eurydice, où elle revisitait le mythe antique avec une sensibilité très contemporaine, elle revient avec Saigneurs, un roman graphique vampirique qui cache sous ses crocs une colère profondément ancrée dans le réel.

Cet ouvrage nous entraîne dans une Transylvanie moderne où humains et vampires cohabitent dans une société largement dominée par ces derniers. Le point de départ paraît simple : Anghel, jeune humain un peu paumé, se fait mordre dans la rue. Mais chez Lou Lubie, le fantastique n’est jamais gratuit. Très vite, la morsure devient métaphore. Une métaphore limpide, assumée, parfois inconfortable, des violences sexistes et sexuelles et de la manière dont la société les banalise. 

L’une des grandes forces de l’album réside dans son équilibre. Saigneurs ne sacrifie jamais le récit au discours. On suit trois colocataires humains aux trajectoires différentes : Anghel et son traumatisme grandissant, Maggy qui se radicalise dans le militantisme, et Iulia, empêtrée dans une relation amoureuse impossible avec une vampire. Chacun incarne une manière de réagir face à un système oppressif : le déni, la colère, la peur, le silence, la compromission. L’autrice ne cherche pas des héros parfaits : elle écrit des personnages humains, contradictoires, parfois agaçants, donc profondément crédibles.

Ce qui me fascine dans son travail, c’est cette capacité à rendre accessibles des sujets lourds sans jamais les simplifier. Son dessin, immédiatement reconnaissable, garde une douceur presque trompeuse. Les couleurs pop, les expressions exagérées et le rythme très vivant donnent envie d’entrer dans l’histoire avant de nous confronter à quelque chose de beaucoup plus dur. Ce contraste fonctionne remarquablement bien. 

Le choix du vampire est particulièrement malin. Depuis toujours, cette figure parle de domination, de désir, de consentement et de pouvoir. Lou Lubie détourne le mythe pour parler de l’omerta, des privilèges des agresseurs et des mécanismes sociaux qui protègent les puissants. Les vampires ne sont pas, ici, seulement des monstres gothiques : ils incarnent une élite intouchable, habituée à ce que ses instincts passent avant les limites des autres. La métaphore est parfois frontale, mais c’est précisément ce qui donne sa force politique au livre. 

Et pourtant, malgré la gravité de son sujet, Saigneurs n’est jamais plombant. Il y a de l’humour, de la tendresse, des moments de gêne adolescente, des tensions romantiques. L’autrice sait écrire des dialogues naturels, modernes, qui rendent son univers immédiatement vivant. C’est aussi ce qui fait qu’on referme l’album avec cette impression étrange d’avoir lu à la fois une bande dessinée de genre ultra divertissante et un récit profondément engagé.

J’aime énormément la manière dont Lou Lubie construit ses œuvres : elle documente, vulgarise, questionne, sans jamais prendre son lecteur de haut. On sent derrière Saigneurs un vrai travail de réflexion sur les violences systémiques et les réactions qu’elles provoquent, tout en gardant une narration fluide et accessible. C’est probablement ce qui rend ses livres si importants aujourd’hui : ils ouvrent des discussions sans devenir des démonstrations froides.

Avec Saigneurs, Lou Lubie confirme encore une fois qu’elle est l’une des voix les plus intéressantes de la bande dessinée francophone actuelle. Une autrice capable de mêler culture pop, émotion, pédagogie et regard social avec une intelligence rare.
Et franchement, qui aurait cru qu’un récit de vampires puisse sembler aussi proche du réel ?

mercredi 20 mai 2026

Hubert et Gaëlle Hersent - Le Boiseleur, Tome 2 : L'esprit d'atelier


Auteur : Hubert
Dessinateur : Gaëlle Hersent
Éditeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Parution : 31 août 2022
Pages : 120
EAN-13 : 978-2302098480



Le talent d'Illian, jeune sculpteur, franchit les frontières de Solidor et suscite l'intérêt jusqu'à Bélizonde, seule cité dirigée par des artistes. Un couple de grands maîtres sculpteurs, Tullio et Zenia, parvient à convaincre le jeune d'homme d'intégrer leur prestigieux atelier. Leur souhait ? Le faire concourir à un grand événement qui leur permettrait de sauver leur atelier, leur savoir-faire...



Certaines œuvres se contentent de narrer une aventure, tandis que d’autres touchent quelque chose de plus profond. Avec le second tome du Boiseleur, Hubert et Gaëlle Hersent livrent une œuvre délicate, profondément humaine, où l’art devient autant une quête intérieure qu’un langage universel.

Après un premier tome centré sur l’éveil du jeune Illian à son talent de sculpteur, cette suite élargit considérablement l’univers de la série. Le jeune artisan quitte Solidor pour Bélizonde, cité entièrement tournée vers les arts, où il rejoint l’atelier des maîtres Tullio et Zénia. Derrière l’apprentissage technique se dessine alors un véritable récit initiatique : comment rester fidèle à son inspiration lorsque l’art devient prestige, compétition et héritage ?

Ce qui frappe immédiatement dans cet album, c’est sa capacité à rendre la sculpture vivante. Rarement une bande dessinée aura aussi bien retranscrit le poids de la matière, la patience du geste ou encore la relation presque mystique entre l’artiste et son œuvre. Chaque planche semble taillée dans le bois ou la pierre, avec un trait organique et des couleurs chaleureuses qui donnent au récit une atmosphère de conte intemporel.

Le travail graphique de Gaëlle Hersent impressionne particulièrement dans les scènes d’atelier. Les regards, les mains, les copeaux, les textures : tout participe à cette sensation tactile qui traverse l’album. On sent l’amour du geste artisanal à chaque page. Certains décors évoquent même une Renaissance fantasmée, quelque part entre Venise, les cités marchandes et les récits merveilleux.

Mais L’Esprit d’atelier ne se contente pas d’être beau. L’album parle aussi de transmission, de jalousie artistique, de filiation spirituelle et de la peur de voir disparaître un savoir-faire. Illian découvre un monde où le talent seul ne suffit plus : il faut apprendre à créer sous le regard des autres, à accepter les règles du maître tout en conservant sa singularité. Cette tension donne au récit une profondeur inattendue et parfois mélancolique.

Le récit aborde également, avec beaucoup de subtilité, la place des femmes dans cet univers artistique. Malgré leur talent et leur sensibilité, elles semblent condamnées à rester dans l’ombre, comme si leur légitimité était sans cesse remise en question dans un art dominé par les hommes. Cette absence de reconnaissance apporte une dimension plus sociale au récit et renforce encore la richesse de ses thématiques.

Et puis il y a cette œuvre finale d’Illian. En la découvrant, j’ai eu le sentiment de recevoir de plein fouet toute l’émotion qu’il avait cherché à transmettre à travers son art. Chaque détail semble habité par ses doutes, ses blessures et sa sensibilité. C’est un moment profondément bouleversant, où la sculpture dépasse la simple beauté visuelle pour devenir une émotion à part entière.

Impossible également de ne pas évoquer la dimension émouvante de cette lecture lorsque l’on sait que la série a été interrompue par la disparition du scénariste Hubert. Initialement pensée comme une trilogie, Le Boiseleur s’achève ici de manière prématurée. Pourtant, malgré cette conclusion contrainte, l’album conserve une vraie cohérence émotionnelle. On referme le livre avec le sentiment d’avoir contemplé une œuvre inachevée, certes, mais précieuse.

En bref, ce second volume est une bande dessinée rare : poétique sans être prétentieuse, contemplative sans jamais devenir ennuyeuse. Une ode à l’artisanat, à la création et à la beauté du geste. Les amateurs de récits initiatiques, d’univers oniriques et de bandes dessinées sensibles y trouveront un véritable bijou.