Auteur / Dessinateur : Lou Lubie
Éditeur : Delcourt
Parution : 5 mars 2026
Pages : 160
EAN-13 : 978-2413091806
En Transylvanie, pays de vampires, trois colocs humains luttent entre morsures, militantisme et secrets amoureux.
Dans une société dominée par les vampires, Anghel, un jeune humain, est mordu dans la rue. Tandis qu'il lutte contre sa transformation en goule, sa coloc Maggy devient militante pour les droits des humains. Impossible alors pour Iulia, leur troisième amie, d'avouer qu'elle est amoureuse d'une vampire !
Il y a des auteurs capables de transformer les codes du fantastique en révélateurs sociaux. Lou Lubie fait clairement partie de ceux-là. Après Eurydice, où elle revisitait le mythe antique avec une sensibilité très contemporaine, elle revient avec Saigneurs, un roman graphique vampirique qui cache sous ses crocs une colère profondément ancrée dans le réel.
Cet ouvrage nous entraîne
dans une Transylvanie moderne où humains et vampires cohabitent dans une
société largement dominée par ces derniers. Le point de départ paraît simple :
Anghel, jeune humain un peu paumé, se fait mordre dans la rue. Mais chez Lou
Lubie, le fantastique n’est jamais gratuit. Très vite, la morsure devient
métaphore. Une métaphore limpide, assumée, parfois inconfortable, des violences
sexistes et sexuelles et de la manière dont la société les banalise.
L’une des grandes forces de
l’album réside dans son équilibre. Saigneurs ne
sacrifie jamais le récit au discours. On suit trois colocataires humains aux
trajectoires différentes : Anghel et son traumatisme grandissant, Maggy qui se
radicalise dans le militantisme, et Iulia, empêtrée dans une relation amoureuse
impossible avec une vampire. Chacun incarne une manière de réagir face à un
système oppressif : le déni, la colère, la peur, le silence, la compromission.
L’autrice ne cherche pas des héros parfaits : elle écrit des personnages
humains, contradictoires, parfois agaçants, donc profondément crédibles.
Ce qui me fascine dans son
travail, c’est cette capacité à rendre accessibles des sujets lourds sans
jamais les simplifier. Son dessin, immédiatement reconnaissable, garde une
douceur presque trompeuse. Les couleurs pop, les expressions exagérées et le rythme
très vivant donnent envie d’entrer dans l’histoire avant de nous confronter à
quelque chose de beaucoup plus dur. Ce contraste fonctionne remarquablement
bien.
Le choix du vampire est
particulièrement malin. Depuis toujours, cette figure parle de domination, de
désir, de consentement et de pouvoir. Lou Lubie détourne le mythe pour parler
de l’omerta, des privilèges des agresseurs et des mécanismes sociaux qui protègent
les puissants. Les vampires ne sont pas, ici, seulement des monstres
gothiques : ils incarnent une élite intouchable, habituée à ce que ses
instincts passent avant les limites des autres. La métaphore est parfois
frontale, mais c’est précisément ce qui donne sa force politique au livre.
Et pourtant, malgré la gravité
de son sujet, Saigneurs n’est jamais plombant. Il y a de
l’humour, de la tendresse, des moments de gêne adolescente, des tensions
romantiques. L’autrice sait écrire des dialogues naturels, modernes, qui
rendent son univers immédiatement vivant. C’est aussi ce qui fait qu’on referme
l’album avec cette impression étrange d’avoir lu à la fois une bande dessinée
de genre ultra divertissante et un récit profondément engagé.
J’aime énormément la manière
dont Lou Lubie construit ses œuvres : elle documente, vulgarise, questionne,
sans jamais prendre son lecteur de haut. On sent derrière Saigneurs un
vrai travail de réflexion sur les violences systémiques et les réactions
qu’elles provoquent, tout en gardant une narration fluide et accessible. C’est
probablement ce qui rend ses livres si importants aujourd’hui : ils ouvrent des
discussions sans devenir des démonstrations froides.
Avec Saigneurs,
Lou Lubie confirme encore une fois qu’elle est l’une des voix les plus
intéressantes de la bande dessinée francophone actuelle. Une autrice capable de
mêler culture pop, émotion, pédagogie et regard social avec une intelligence
rare.
Et franchement, qui aurait cru qu’un récit
de vampires puisse sembler aussi proche du réel ?








