samedi 13 juin 2026

Aurélie Wellenstein et Beatrice Penco Sechi - Lycornes

 


Auteur : Aurélie Wellenstein
Dessinateur : Beatrice Penco Sechi
Éditeur : Drakoo
Parution : 1er avril 2026
Pages : 64
EAN-13 : 978-2382332962


Deux soeurs en fuite, un seul espoir : trouver les lycornes ! Victime d'une malédiction, la jeune Blandine voit sa peau verdir lentement : quand la marque atteindra son visage, elle perdra l'esprit.Pour la sauver, sa soeur Jehanne s'engage dans une quête désespérée vers le Bois d'Argent, le légendaire territoire des lycornes, seules capables de guérir les maux les plus sombres.Mais les lycornes ne sont pas des créatures douces et dociles : elles sont sacrées, sauvages et redoutables. Et surtout, elles haïssent les humains.


Lorsque j'ai vu le nom d'Aurélie Wellenstein sur la couverture de Lycornes, je savais déjà que cette bande dessinée finirait dans ma bibliothèque. L’autrice développe depuis plusieurs années une œuvre cohérente, traversée par des motifs récurrents : la porosité entre humanité et sauvagerie, la transformation des corps et des esprits et une attention particulière portée aux espaces naturels comme lieux de bascule. Lycornes s’inscrit pleinement dans cette continuité, tout en s’ancrant dans une structure narrative très identifiable : celle du conte initiatique.

Le récit repose sur un schéma classique de quête. Jehanne, figure de l’aînée protectrice, entreprend un voyage vers le Bois d’Argent afin de sauver sa sœur Blandine, victime d’une malédiction progressive. Cette configuration renvoie à un archétype central du conte merveilleux : celui du personnage traversant un espace interdit pour rétablir un ordre rompu. Le Bois d’Argent fonctionne ici comme un seuil symbolique, un espace liminaire entre le monde humain et celui du mythe.

Les lycornes, créatures au cœur du récit, participent à une reconfiguration intéressante du bestiaire mythologique. Là où la licorne traditionnelle renvoie à la pureté, à l’innocence ou à une forme de transcendance, les lycornes proposées ici relèvent davantage d’une puissance archaïque. Elles incarnent moins une figure de douceur qu’un principe de nature indomptée, indifférente aux logiques humaines. Ce renversement participe d’une déconstruction du mythe de la licorne, transformée en entité liminale, à la fois fascinante et potentiellement dangereuse.

La structure du récit mobilise également plusieurs archétypes narratifs. Jehanne s’inscrit dans la figure de la quêteuse mais aussi dans celle de la médiatrice entre deux mondes. Blandine, quant à elle, peut être lue comme une figure de la rupture : celle qui bascule hors du réel commun, contaminée par une altérité qui échappe aux cadres rationnels. Leur relation constitue le moteur émotionnel du récit mais aussi un double inversé : l’une agit dans le monde, l’autre s’en éloigne progressivement.

Le Bois d’Argent joue un rôle central dans cette architecture symbolique. Il ne s’agit pas simplement d’un décor mais d’un espace mythopoïétique au sens fort : un lieu où les règles du monde ordinaire se dissolvent. Il s’inscrit dans la tradition des forêts initiatiques du conte européen, de la forêt des frères Grimm aux espaces enchantés de la fantasy contemporaine. On y perd ses repères mais surtout son identité stable, ce qui fait de la traversée une expérience de transformation.

Le travail graphique de Béatrice Penco Sechi accompagne cette dimension symbolique. Les planches construisent une forêt qui dépasse le statut de décor pour devenir un organisme vivant, presque un personnage à part entière. Les jeux de lumière et les contrastes renforcent l’idée d’un espace instable, où la perception elle-même peut être mise en doute. Les lycornes, intégrées à cet environnement, apparaissent comme des figures d’altérité radicale, non anthropomorphisées, échappant aux catégories habituelles du merveilleux.

Dans cette perspective, Lycornes peut se lire comme une variation contemporaine du conte initiatique, où la quête de guérison se double d’une interrogation sur les frontières du vivant et de la raison. Toutefois, cette densité symbolique se heurte parfois aux contraintes du format. La brièveté du récit limite le déploiement de certains motifs, notamment celui de la transformation psychologique des personnages, qui aurait pu gagner en ampleur.

Il en résulte une œuvre à la fois très construite dans son imaginaire et partiellement contenue dans son développement. Lycornes fonctionne ainsi sur un mode fragmentaire : il ouvre des pistes mythiques et symboliques fortes, sans toujours les explorer jusqu’à leur pleine résolution. Cette tension contribue néanmoins à son intérêt, en laissant au lecteur une part d’interprétation et de prolongement.

En bref, Lycornes s’impose comme une relecture contemporaine du conte de quête, où le merveilleux sert moins à rassurer qu’à interroger les limites de l’humain face à une nature redevenue souveraine. Un presque coup de cœur, qui tient autant à la richesse de ses propositions symboliques qu’à la frustration de ce qu’elles laissent volontairement hors champ.

mercredi 10 juin 2026

Elle Kennedy - Off-campus, Tome 1 : The deal

 

Auteur : Elle Kennedy
Éditeur : Hugo Poche
Collection : New romance
Parution : 4 mai 2017
Pages : 490
EAN-13 : 978-2755633832


Hannah est une très bonne élève et elle a un don incroyable pour le chant.

Mais quand il s'agit d'hommes et de séduction, elle perd tous ses moyens. Garrett est la star de l'équipe de hockey de l'université, mais ses résultats scolaires ne sont pas à la hauteur et il risque de perdre sa place dans l'équipe. Ils vont passer un drôle d'accord.
Elle lui donne des cours et il l'aide à séduire le quaterback de l'équipe de football.

Cet arrangement original va-t-il changer leur vie ?




Je ne suis pas particulièrement lectrice de romance. Ce n'est pas un genre vers lequel je me tourne spontanément et, si j'ai ouvert The Deal d'Elle Kennedy, c'était davantage par curiosité que par véritable attirance pour la New Romance.

Finalement, cette lecture s'est révélée être une bonne surprise. Sans révolutionner les codes de la romance universitaire, ce roman propose des personnages attachants et une histoire suffisamment efficace pour donner envie de tourner les pages. J'ai particulièrement apprécié le fait que l'autrice ne se contente pas de raconter une histoire d'amour mais aborde également des sujets plus sensibles qui apportent de la profondeur aux personnages.

Pour autant, lire The Deal aujourd’hui, plus de dix ans après sa publication, est une expérience particulière. Certains comportements et certaines dynamiques m’ont semblé assez datés, notamment dans la manière dont la masculinité et les relations sont représentées. La vulgarité de Garrett, son insistance au début de la relation ou encore son côté possessif m’ont parfois dérangée, sans pour autant gâcher ma lecture.

C'est justement ce qui m'a frappée lorsque j'ai découvert ensuite l'adaptation sur Prime Video.
Loin de simplement reproduire le roman à l'écran, la série semble avoir cherché à actualiser certains aspects de l'histoire. J'ai eu l'impression que plusieurs personnages masculins y gagnaient en nuance et en sensibilité. Sans dénaturer l'œuvre originale, l'adaptation adopte un regard plus contemporain sur les relations et les comportements.


C'est particulièrement vrai pour Logan. Alors que sa version du roman ne m'avait pas spécialement marquée, j'ai beaucoup apprécié son incarnation dans la série. Je l'ai trouvé plus attachant, plus vulnérable et tout simplement plus facile à apprécier. C'est sans doute le personnage pour lequel j'ai ressenti la plus grande différence entre les deux versions.

À l'inverse, le fait d'avoir lu The Deal avant de regarder la série m'a permis de repérer certains choix d'adaptation plus discutables. J'ai notamment été surprise de voir apparaître assez tôt des éléments concernant Allie et Dean. Sans entrer dans les détails, cela donne parfois l'impression que la série dévoile prématurément certaines dynamiques qui, dans les romans, semblent destinées à se construire progressivement. J'imagine que ce choix est lié au format sériel et à la volonté de développer rapidement l'ensemble du groupe, mais en tant que lectrice, j'aurais aimé découvrir ces éléments au fil des tomes.

Finalement, roman et adaptation m'apparaissent davantage comme deux propositions complémentaires que comme deux versions concurrentes. Le livre permet de mieux comprendre les émotions et les parcours des personnages, tandis que la série modernise plusieurs aspects du récit et enrichit la dynamique de groupe.

Même après cette lecture, je ne suis pas certaine de partager pleinement l'enthousiasme qui entoure The Deal. J'ai apprécié découvrir l'histoire et ses personnages mais ce roman ne m'a pas particulièrement marquée. Certains aspects m'ont plu, notamment la manière dont l'autrice aborde des sujets plus sensibles, tandis que d'autres m'ont semblé avoir davantage vieilli.
La série, en revanche, m'a davantage convaincue. Sans renier le matériau d'origine, elle actualise certains aspects du récit et propose une vision des relations qui m'a semblé plus en phase avec les sensibilités actuelles. Au final, je comprends mieux l'engouement autour de cette adaptation que celui entourant le roman lui-même.

samedi 6 juin 2026

Sarah Beth Durst - La Petite Boutique de sortilèges

 

Auteur : Sarah Beth Durst
Lecteur : Elsa Duchez
Éditeur : Lizzie
Parution : 19 mars 2026
Durée : 13 h 57 min
EAN-13 : 979-1036649035


Kiela a toujours eu du mal avec les gens. Par chance, son travail à la Grande bibliothèque d'Alyssium lui a permis de vivre en recluse parmi les livres de sortilèges les plus précieux de l'empire. Mais lorsqu'une révolution éclate et que la bibliothèque part en fumée, Kiela et son assistant, Caz, une plante sentiente créée par magie, sauvent autant de livres qu'ils le peuvent et mettent le cap sur une île lointaine où Kiela était certaine de ne jamais retourner : la terre de son enfance.

Kiela espère faire profil bas dans la chaumière délabrée héritée de ses défunts parents. À son grand désarroi, en plus d'écoper d'un voisin aussi fouineur que séduisant, elle découvre que le village est dans un triste état. L'empire néglige depuis des années les gens qui dépendent de ses interventions magiques pour des récoltes fructueuses, et pire encore, la magie censée les aider a engendré des tempêtes destructrices qui ont fait des ravages sur l'île. Kiela résout de trouver un moyen d'arranger les choses... en ouvrant la toute première sortilègerie secrète de l'île.

Son plan n'est pas sans danger : partager la magie avec les gens du peuple est passible de mort. Et pour se faire une place parmi les habitants bienveillants et excentriques de son île, elle devra apprendre à abattre les remparts qu'elle a érigés.



La cosy fantasy est devenue en quelques années un sous-genre de plus en plus en vogue de l’imaginaire. Promettant des récits réconfortants, des personnages attachants et des enjeux à taille humaine, elle répond à une envie bien compréhensible de douceur dans un paysage littéraire de l’imaginaire souvent dominé par les catastrophes et les conflits. Avec La Petite Boutique de sortilèges, Sarah Beth Durst coche toutes les cases du genre.

Le roman nous entraîne sur les pas de Kiela, bibliothécaire solitaire davantage à l’aise parmi les livres que parmi ses semblables (comme je la comprends…). Lorsque son existence est bouleversée, elle retourne sur l’île où elle a grandi et décide, presque malgré elle, d’y ouvrir une boutique de sortilèges. Une idée séduisante sur le papier, qui permet à l’autrice de développer un univers où la magie s’invite dans le quotidien et où les petits problèmes de la vie deviennent des occasions de merveilleux.

C’est d’ailleurs là que réside la principale qualité du livre. Sarah Beth Durst sait créer une atmosphère. Entre les maisons au bord de l’eau, les recettes gourmandes, les jardins luxuriants et les habitants hauts en couleur, il est facile de comprendre pourquoi tant de lecteurs se sentent immédiatement bien dans cet univers. L’ensemble possède un charme indéniable et l’on perçoit rapidement l’intention de proposer une lecture réconfortante plutôt qu’une aventure haletante.

Pourtant, une fois passée la découverte du décor, le récit peine parfois à maintenir l’intérêt. Les enjeux restent relativement modestes et l’intrigue suit une trajectoire assez prévisible. Les obstacles rencontrés par Kiela semblent rarement insurmontables et les conflits se résolvent souvent avec une facilité qui réduit considérablement la tension dramatique. Là où certains romans de cosy fantasy parviennent à trouver un équilibre entre douceur et profondeur, La Petite Boutique de sortilèges donne parfois l’impression de privilégier le confort au détriment de l’intensité narrative.

Le personnage principal constitue également une source de sentiments mitigés. Kiela est crédible dans ses maladresses et ses difficultés relationnelles mais son évolution paraît parfois trop balisée. On comprend très vite où le récit souhaite l'emmener, ce qui limite quelque peu l’effet de surprise. Les personnages secondaires, bien que sympathiques, manquent également de relief et semblent souvent exister avant tout pour accompagner le parcours de l’héroïne.

La version audio, quant à elle, reste agréable à écouter. La narration épouse bien le ton du roman et contribue à renforcer son ambiance chaleureuse. Le format se prête particulièrement bien aux longues scènes de vie quotidienne qui constituent l’essentiel du récit. Néanmoins, il ne parvient pas à masquer certaines longueurs ni un rythme parfois excessivement tranquille.

Ce qui laisse finalement une impression contrastée, c’est que le livre possède tous les ingrédients d’une excellente cosy fantasy sans toujours réussir à les transcender. L’univers est accueillant, les intentions sont sincères et certains passages dégagent une véritable douceur. Néanmoins, l’ensemble manque de relief et de surprise pour marquer durablement les esprits.

Cette œuvre reste une écoute agréable pour les amateurs du genre et pour ceux qui recherchent avant tout une parenthèse légère et réconfortante. En revanche, les lecteurs en quête d’émotions fortes, de personnages complexes ou d’une intrigue véritablement mémorable risquent de ressortir de l’expérience avec une certaine frustration.
Un roman sympathique et facile à écouter, porté par une ambiance réussie, mais dont le charme peine à compenser un manque de tension et une intrigue trop prévisible.

lundi 1 juin 2026

Naomi Mitchison - Voyage léger

 

Auteur : Naomi Mitchison
Éditeur : Callidor
Collection : L'Âge d'or de la fantasy
Parution : 27 mars 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2901207436


Après avoir été recueillie par les ours des forêts septentrionales, la jeune Halla est rapidement confiée à Uggi, un Maître-Dragon qui l'élève selon les principes de la draconité. Mais le règne de ces créatures ancestrales touche à sa fin, et un choix s'impose bientôt à Halla : vivre tels les dragons, amassant des trésors, ou voyager léger. Des lointaines contrées du Nord à la cité de Constantinople, elle arpentera le monde, portée par la sagesse des bêtes et la cruauté des hommes.




Avec Voyage léger, Naomi Mitchison propose un court roman de fantasy qui dépasse largement les codes du genre. Derrière son apparente simplicité se cache en réalité un récit profondément symbolique et étonnamment moderne.


J’ai particulièrement aimé la première partie, baignée d’une atmosphère presque mythologique, où la nature et les créatures fantastiques façonnent une héroïne libre, encore étrangère aux normes humaines. Le contraste avec la suite est saisissant : au contact des hommes, le récit devient plus sombre, plus politique aussi, et questionne la religion, le pouvoir et surtout la place des femmes dans la société.

Ce qui m’a marqué, c’est la façon dont l’autrice utilise la fantasy pour parler d’émancipation. Le titre prend alors tout son sens : « voyager léger », ce n’est pas seulement se déplacer, c’est apprendre à se détacher des injonctions, des possessions et des rôles imposés.

Le style, assez sobre mais ponctué de passages très évocateurs, donne au texte une dimension presque intemporelle. En revanche, le rythme peut dérouter : certaines transitions sont abruptes et la seconde moitié m’a semblé moins immersive que le début.

En bref, un roman court mais dense, à la fois conte, fable philosophique et récit féministe avant l’heure. Une belle découverte, imparfaite mais marquante.

samedi 30 mai 2026

Ingrid Chabbert, Lylian, Paul Drouin, Arianna Farricella et Lorien - A faire peur : Le Train de la mort

 

Auteurs : Ingrid Chabbert, Lylian
Dessinateurs : Paul Drouin, Arianna Farricella et Lorien
Éditeur : Soleil
Collection : Soleil Jeunesse
Parution : 19 mars 2026
Pages : 46
EAN-13 : 978-2302105775


Depuis des décennies, la ville de Trouillensac est le théâtre de phénomènes terrifiants. Disparitions inexpliquées, apparitions monstrueuses, les habitants vivent avec le danger. Trouillensac semble définitivement maudite, livrée aux forces du mal...

Quentin l'a promis à Julie, cette année ils feront Le Train de la mort, la plus flippante attraction de la fête foraine ! Embarqués à bord avec des inconnus et conduits par un être malfaisant, ils devront faire face à une série de défis mortels où chacun devra sauver sa peau, quitte à sacrifier celle des autres. Un tour de manège macabre qui finira forcément mal pour un des passagers...



Je ne connaissais pas la série À faire peur avant de lire Le Train de la mort et cette découverte s’est révélée plutôt intéressante, même si l’album reste assez classique dans son approche.

L’histoire met en scène Quentin et Julie, deux jeunes adolescents qui montent dans une attraction de fête foraine baptisée le « Train de la mort ». Très vite, ce qui devait être une simple attraction à sensations se transforme en parcours inquiétant, où les passagers doivent faire face à des situations de plus en plus tendues.

L’album repose sur un cadre assez connu, celui du train fantôme et de la fête foraine “piégée”. L’ambiance fonctionne bien : les décors sombres, les jeux de lumière et la succession d’épreuves installent une tension régulière qui maintient l’attention du lecteur sans difficulté.

Le scénario suit un déroulé assez linéaire mais reste fluide et facile à lire. On avance d’épreuve en épreuve, avec une montée progressive du suspense, même si certaines étapes peuvent paraître attendues pour les lecteurs habitués au genre.

Graphiquement, la bande dessinée est solide. Le dessin est clair et dynamique, avec des expressions bien rendues et une mise en scène efficace des scènes de tension. Les couleurs contribuent également à installer cette ambiance de fête foraine un peu inquiétante, sans en faire trop.

En bref, Le Train de la mort propose une lecture simple et efficace, bien adaptée à un public jeunesse amateur de petites frayeurs. Ce n’est pas forcément une bande dessinée qui surprend par son originalité mais elle remplit correctement son objectif : offrir un moment de lecture rythmé et légèrement frissonnant.

mercredi 27 mai 2026

Gaëlle Geniller - Le Jardin, Paris

 


Auteur / Dessinateur : Gaëlle Geniller
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
Parution : 6 janvier 2021
Pages : 224
EAN-13 : 978-2413022534


"Le Jardin" est un cabaret parisien au succès grandissant dirigé par une femme. Toutes celles qui y travaillent ont un nom de fleur et l'ambiance y est familiale. Rose, un garçon de 19 ans, est né et a grandi dans cet établissement. Il souhaite à son tour être danseur et se produire sur la scène, devant un public, comme ses amies. Il va rapidement en devenir l'attraction principale.


Avec Le Jardin, Paris, Gaëlle Geniller signe une bande dessinée singulière, à mi-chemin entre le conte initiatique et la fresque esthétique. Derrière son décor de cabaret parisien des années 1920, l’album explore avec douceur les questions d’identité et d’émancipation, sans jamais céder au didactisme. Dès les premières pages, l’autrice impose un univers visuel foisonnant où les étoffes, les lumières et les décors participent autant au récit que les dialogues eux-mêmes.

L’album nous plonge dans le Paris des Années folles, au sein d’un cabaret baptisé « Le Jardin ». Rose, jeune homme élevé parmi les danseuses de l’établissement dirigé par sa mère, rêve lui aussi de monter sur scène. Une prémisse simple, presque classique, mais qui devient rapidement le support d’un récit plus subtil sur l’identité, le regard des autres et la quête d’une place dans le monde.

Ce qui frappe d’abord, c’est l’esthétique. L’autrice compose des planches d’une grande richesse décorative : motifs Art déco, jeux de tissus, lumières tamisées, palettes pastel et flamboyantes à la fois. Certaines pages ressemblent davantage à des affiches de théâtre ou à des illustrations de mode qu’à de la bande dessinée traditionnelle. L’ouvrage assume pleinement cette dimension ornementale, parfois jusqu’à l’excès. On pourra d’ailleurs reprocher à l’œuvre une certaine tendance à privilégier la beauté de l’image au détriment du rythme narratif. À plusieurs reprises, l’histoire semble suspendue pour laisser place à la contemplation.

Toutefois, cette lenteur participe aussi à l’identité du livre. Le Jardin, Paris n’est pas une bande dessinée de tension ou de rebondissements ; c’est une œuvre d’atmosphère. Le cabaret devient un cocon presque irréel, un refuge où les normes sociales paraissent momentanément abolies. Rose y évolue avec une grâce qui évite le spectaculaire : son rapport au genre n’est jamais transformé en manifeste militant ou en drame démonstratif. Le récit préfère la douceur à l’affrontement, la suggestion à la thèse.

C’est sans doute là que l’album divisera le plus. Certains lecteurs verront dans cette approche une grande finesse, une manière rare de parler d’identité sans réduire les personnages à un discours. D’autres pourront regretter un univers parfois trop idéalisé, presque « hors sol », notamment au regard du contexte historique des années 1920 (ce qui est un peu mon cas). Le Paris de Gaëlle Geniller est moins une reconstitution réaliste qu’un théâtre émotionnel, un espace fantasmé où chacun pourrait devenir soi-même sans violence excessive. Ce choix artistique est cohérent, mais il atténue parfois les contradictions sociales ou politiques de l’époque.

Là où la bande dessinée réussit pleinement, en revanche, c’est dans sa capacité à créer de l’empathie sans pathos. Rose n’est jamais défini uniquement par sa différence. Il reste un personnage jeune, hésitant, parfois naïf, entouré de figures féminines qui échappent elles aussi à la caricature. La relation entre les membres du cabaret donne au livre une chaleur humaine très singulière.

En refermant Le Jardin, Paris, on garde moins le souvenir d’une intrigue marquante que celui d’une sensation : celle d’avoir traversé un lieu fragile, élégant et profondément bienveillant. Ce n’est peut-être pas une œuvre révolutionnaire dans sa construction, ni un récit historique particulièrement incisif. Néanmoins, c’est une bande dessinée sincère, raffinée et portée par une véritable sensibilité d’autrice qui mérite amplement que l’on s’y attarde.

lundi 25 mai 2026

Estelle Faye - Cicatrices


Auteur : Estelle Faye
Éditeur : Rageot
Parution : 6 mai 2026
Pages : 352
EAN-13 : 978-2700287196


Malmenée par la vie, May a fui en Angleterre dans le petit port de Seasmouth dans l’espoir de prendre un nouveau départ. Elle est vite confrontée à des phénomènes surnaturels qui semblent pourtant familiers aux habitants de la ville. Celle-ci est sous la coupe d’un dandy charismatique, Adrian Dashwood, et de la famille Saint-John dont le manoir est perché sur la falaise. Une autorité toutefois contestée par Josh Galloway, un bad boy à la tête d’une bande de rebelles. En se liant avec les uns et les autres, May va découvrir des légendes anciennes et affronter un péril venu du plus profond de la mer.




J’attendais énormément cette lecture, notamment parce que j’ai eu la chance de rencontrer Estelle Faye à deux reprises : une première fois lors du festival Ouest Hurlant, puis pendant une rencontre organisée par Chez Cha Cheshire. Deux moments passionnants et chaleureux qui m’avaient donné encore plus envie de découvrir Cicatrices.
Et je peux le dire : j’ai passé un très bon moment de lecture.

Dans ce roman, on suit May, réfugiée dans la petite ville portuaire de Seasmouth, où l’étrange semble faire partie du quotidien. Très vite, le livre installe une ambiance brumeuse et presque oppressante, entre légendes marines, phénomènes surnaturels et secrets enfouis. C’est clairement ce qui m’a le plus séduite : l’atmosphère.

Cet ouvrage réussit parfaitement à créer cette sensation de malaise diffus propre au slow burn horror. On sent constamment que quelque chose ne tourne pas rond à Seasmouth et cette tension monte doucement au fil des pages. Les décors, les falaises battues par les vents, la mer omniprésente, les habitants aux comportements parfois étranges… tout contribue à rendre l’univers immersif et fascinant.

J’ai aussi beaucoup aimé la galerie de personnages et les dynamiques qui se créent entre eux. Entre le charismatique Adrian Dashwood, Josh Galloway et les mystères entourant la famille Saint-John, le roman joue très bien avec les archétypes gothiques tout en leur donnant une vraie personnalité.

En revanche, j’avoue être restée un peu sur ma faim concernant la fin. Je l’ai trouvée légèrement trop rapide par rapport au développement installé auparavant. Certains éléments auraient mérité, selon moi, davantage d’espace pour respirer, notamment autour d’Eden. C’est un personnage qui m’intriguait énormément et j’aurais adoré en apprendre plus, creuser davantage son rôle et ses liens avec l’histoire.

Malgré cela, je ressors avec un ressenti très positif. Cicatrices est une lecture immersive, portée par une ambiance forte et une plume qui fonctionne extrêmement bien sur le registre du fantastique gothique. Une lecture parfaite pour celles et ceux qui aiment les petites villes pleines de secrets, les légendes marines et les récits où l’étrange s’installe lentement sous la peau.