Auteur : Aurélie Wellenstein
Dessinateur : Beatrice Penco Sechi
Éditeur : Drakoo
Parution : 1er avril 2026
Pages : 64
EAN-13 : 978-2382332962
Deux soeurs en fuite, un seul espoir : trouver les lycornes ! Victime d'une malédiction, la jeune Blandine voit sa peau verdir lentement : quand la marque atteindra son visage, elle perdra l'esprit.Pour la sauver, sa soeur Jehanne s'engage dans une quête désespérée vers le Bois d'Argent, le légendaire territoire des lycornes, seules capables de guérir les maux les plus sombres.Mais les lycornes ne sont pas des créatures douces et dociles : elles sont sacrées, sauvages et redoutables. Et surtout, elles haïssent les humains.

Lorsque j'ai vu le nom
d'Aurélie Wellenstein sur la couverture de Lycornes, je savais déjà que
cette bande dessinée finirait dans ma bibliothèque. L’autrice développe depuis
plusieurs années une œuvre cohérente, traversée par des motifs récurrents : la
porosité entre humanité et sauvagerie, la transformation des corps et des esprits
et une attention particulière portée aux espaces naturels comme lieux de
bascule. Lycornes s’inscrit pleinement dans cette continuité, tout en
s’ancrant dans une structure narrative très identifiable : celle du conte
initiatique.
Le récit repose sur un schéma
classique de quête. Jehanne, figure de l’aînée protectrice, entreprend un
voyage vers le Bois d’Argent afin de sauver sa sœur Blandine, victime d’une
malédiction progressive. Cette configuration renvoie à un archétype central du
conte merveilleux : celui du personnage traversant un espace interdit pour
rétablir un ordre rompu. Le Bois d’Argent fonctionne ici comme un seuil
symbolique, un espace liminaire entre le monde humain et celui du mythe.
Les lycornes, créatures au
cœur du récit, participent à une reconfiguration intéressante du bestiaire
mythologique. Là où la licorne traditionnelle renvoie à la pureté, à
l’innocence ou à une forme de transcendance, les lycornes proposées ici
relèvent davantage d’une puissance archaïque. Elles incarnent moins une figure
de douceur qu’un principe de nature indomptée, indifférente aux logiques
humaines. Ce renversement participe d’une déconstruction du mythe de la
licorne, transformée en entité liminale, à la fois fascinante et
potentiellement dangereuse.
La structure du récit mobilise
également plusieurs archétypes narratifs. Jehanne s’inscrit dans la figure de
la quêteuse mais aussi dans celle de la médiatrice entre deux mondes. Blandine,
quant à elle, peut être lue comme une figure de la rupture : celle qui bascule
hors du réel commun, contaminée par une altérité qui échappe aux cadres
rationnels. Leur relation constitue le moteur émotionnel du récit mais aussi un
double inversé : l’une agit dans le monde, l’autre s’en éloigne
progressivement.
Le Bois d’Argent joue un rôle
central dans cette architecture symbolique. Il ne s’agit pas simplement d’un
décor mais d’un espace mythopoïétique au sens fort : un lieu où les règles du
monde ordinaire se dissolvent. Il s’inscrit dans la tradition des forêts
initiatiques du conte européen, de la forêt des frères Grimm aux espaces
enchantés de la fantasy contemporaine. On y perd ses repères mais surtout son
identité stable, ce qui fait de la traversée une expérience de transformation.
Le travail graphique de
Béatrice Penco Sechi accompagne cette dimension symbolique. Les planches
construisent une forêt qui dépasse le statut de décor pour devenir un organisme
vivant, presque un personnage à part entière. Les jeux de lumière et les contrastes
renforcent l’idée d’un espace instable, où la perception elle-même peut être
mise en doute. Les lycornes, intégrées à cet environnement, apparaissent comme
des figures d’altérité radicale, non anthropomorphisées, échappant aux
catégories habituelles du merveilleux.
Dans cette perspective, Lycornes
peut se lire comme une variation contemporaine du conte initiatique, où la
quête de guérison se double d’une interrogation sur les frontières du vivant et
de la raison. Toutefois, cette densité symbolique se heurte parfois aux
contraintes du format. La brièveté du récit limite le déploiement de certains
motifs, notamment celui de la transformation psychologique des personnages, qui
aurait pu gagner en ampleur.
Il en résulte une œuvre à la
fois très construite dans son imaginaire et partiellement contenue dans son
développement. Lycornes fonctionne ainsi sur un mode fragmentaire : il
ouvre des pistes mythiques et symboliques fortes, sans toujours les explorer
jusqu’à leur pleine résolution. Cette tension contribue néanmoins à son
intérêt, en laissant au lecteur une part d’interprétation et de prolongement.
En bref, Lycornes
s’impose comme une relecture contemporaine du conte de quête, où le merveilleux
sert moins à rassurer qu’à interroger les limites de l’humain face à une nature
redevenue souveraine. Un presque coup de cœur, qui tient autant à la richesse
de ses propositions symboliques qu’à la frustration de ce qu’elles laissent
volontairement hors champ.