samedi 29 août 2026

Freida McFadden - Le dîner

 

Auteur : Freida McFadden
Editeur : City
Parution : 1er juillet 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2824624488


Vous êtes fauchée et vous risquez d'être expulsée de votre appartement. Alors quand une amie vous propose un job de serveuse lors d'un dîner chic dans un manoir totalement isolé, vous croyez rêver. Le salaire pour la soirée ? De quoi couvrir deux mois de loyer et vous remettre sur pied. C'est la chance de votre vie. Pourtant, une petite voix intérieure vous murmure que c'est trop beau pour être vrai.

Il y a forcément quelque chose de louche dans l'histoire... Peut-être devriez-vous refuser ? La décision vous appartient. Serez-vous assez prudente pour rester chez vous ? Accepterez-vous de faire monter cet auto-stoppeur étrange sur la route du manoir ? Tournerez-vous à gauche ou à droite à la bifurcation ?


Difficile de résister à un "livre dont vous êtes le héros" quand on cherche une lecture sans prise de tête pour un après-midi : c'est exactement ce que promettait ce texte de Freida McFadden et sur ce point précis, le contrat est plutôt rempli. Le concept, vingt-deux fins possibles à débusquer en changeant de choix à chaque bifurcation, fonctionne bien comme gadget de lecture : on tourne les pages, on revient en arrière, on recommence et ce petit jeu suffit à occuper une après-midi entière sans effort. J'ai fini par toutes les trouver, ce qui donne une idée du temps que j'y ai consacré et de la facilité avec laquelle on peut épuiser le dispositif.

Le problème, c'est que passé l'amusement de la mécanique, il ne reste presque rien. L'intrigue de base, une jeune femme fauchée qui accepte un poste de serveuse dans un manoir isolé pour un dîner qui sent le piège à plein nez, ne sert que de prétexte à empiler des embranchements. Chaque choix, prendre l'auto-stoppeur ou non, aller à droite ou à gauche, accepter ou refuser telle proposition, ouvre une branche qui se referme presque aussitôt sur une fin expéditive, souvent réduite à un twist ou une chute sans grande substance. On comprend vite que le texte n'a jamais eu l'ambition de développer une intrigue au sens classique : il s'agit d'un catalogue de scénarii courts, où le mystère du dîner et de ses hôtes reste à l'état d'esquisse, sans backstory consistante, sans motivation vraiment fouillée, sans indices distillés au fil du récit comme dans un vrai thriller. Le format impose sa loi et cette loi, c'est la vitesse : pas le temps d'installer une atmosphère, encore moins de faire monter une tension progressive, puisque chaque chemin doit se conclure en quelques pages. Le résultat ressemble davantage à un exercice de style, presque un jeu d'écriture pour l'autrice elle-même, qu'à une histoire pensée pour son propre intérêt narratif.
Dommage aussi que certains choix, ou certaines absences de choix, n'aient au final aucune incidence sur la suite : on croit peser sur le cours des événements et puis deux chemins censés diverger se rejoignent sans grande différence, ce qui affaiblit encore l'intérêt du dispositif.

Et puis il y a l'héroïne, qui m'a fait le même effet que celle de La Femme de ménage : ce mélange d'inconscience et de posture qui vire régulièrement à l'agacement, avec cette propension à ramener le moindre échange à une tension sexuelle que je supporte de moins en moins chez ce genre de protagoniste. Ce n'était sans doute pas la meilleure porte d'entrée pour retrouver McFadden après le premier tome de la saga mais au moins la déception aura été rapide et le prix de l'après-midi n'aura pas été très élevé.

mercredi 26 août 2026

Sina Grace, Siobhan Chiffon et Cathy Le - Ghosted in L.A.

Auteur : Sina Grace
Dessinateurs : Siobhan Chiffon et Cathy Le
Éditeur : Delcourt
Collection : Waves
Parution : 4 juin 2026
Pages : 336
EAN-13 : 978-2413088073


Son baccalauréat en poche, Daphne déménage à Los Angeles. La ville des anges va alors lui réserver bien des surprises toutes plus fantasmagoriques les unes des autres...

Daphne avait tout prévu une fois le lycée derrière elle : direction L.A. avec son petit ami parfait ! Alors lorsqu'elle se fait larguer à peine arrivée, la jeune fille est complètement perdue. Sans amis et loin de sa famille, Daphne décide de partir à la découverte de la ville, bien décidée à rencontrer de nouvelles têtes...


Los Angeles telle qu'on la fantasme depuis toujours : la promesse d'un nouveau départ, d'une vie qui commence enfin. C'est ce que Daphne s'était imaginé en posant ses valises dans la ville des anges, bac en poche, petit ami parfait à ses côtés. Sauf que le rêve tourne court dès les premiers jours, quand ce même petit ami la largue à peine arrivée, la laissant seule, sans amis, loin de sa famille, dans une ville qui ne lui doit rien.
C'est ce point de départ, assez classique dans son mélancolique arrachement à l'adolescence, que Sina Grace choisit pour lancer Ghosted in L.A., roman graphique édité chez Delcourt dans la collection Waves, dessiné par Siobhan Chiffon et mis en couleurs par Cathy Le.

Le titre joue évidemment sur le double sens : ghostée par son ex, Daphne va bientôt l'être aussi, mais au sens propre, en tombant sur un manoir au portail resté ouvert et à la piscine trop tentante pour ne pas y plonger. La demeure n'est pas vide : des fantômes y traversent leur après-vie, coincés entre deux mondes, et Daphne devient malgré elle leur intermédiaire avec les vivants, jonglant entre ses études, ses tentatives d'amitié et cette bande d'âmes en peine qui a bien besoin d'elle. Le postulat séduit par ce qu'il permet : mêler la chronique estudiantine, avec ses solitudes et ses maladresses sociales, à une galerie de personnages fantomatiques dont chacun trimballe son propre passé, ses regrets, ses secrets.
On pense forcément aux teen dramas où le surnaturel sert de métaphore aux tourments bien réels de la jeunesse et le livre assume cette veine, notamment à travers des thématiques LGBTQ+ tissées dans plusieurs arcs, dont celui d'un fantôme resté dans le placard toute sa vie dans les années 1940.

Le format d'origine, une publication en épisodes avant cette compilation en un seul volume de 336 pages, se sent par endroits : le rythme avance par petites touches, les fils narratifs se multiplient sans toujours se resserrer et certains personnages introduits en cours de route, prometteurs sur le papier, finissent un peu en suspens plutôt qu'en pleine lumière. C'est la limite d'un récit pensé en épisodes puis recousu en album : l'ensemble reste attachant, porté par des dialogues vifs et des personnages qui existent vraiment, avec leurs tics et leurs contradictions, mais la structure laisse une impression d'inachevé, comme si l'histoire tenait davantage de l'ouverture d'un monde que de sa résolution.
Le dessin de Siobhan Chiffon, tout en douceur, contraste avec la thématique fantomatique et c'est justement ce décalage qui donne au livre une bonne partie de sa personnalité : une chaleur visuelle posée sur une histoire de deuils et de fantômes, qui refuse le sinistre pour mieux parler de solitude, de coming out et de reconstruction de soi.

Ghosted in L.A. se lit ainsi comme une proposition généreuse et pleine de bonne volonté, qui n'épuise pas tout à fait son sujet mais donne clairement envie d'en savoir davantage sur cette maison et ceux qui l'habitent, vivants comme morts.

samedi 22 août 2026

Pavel Bart - Belle de Soie

 

Auteur / Dessinateur : Pavel Bart
Éditeur : Delcourt
Parution : 21 mai 2026
Pages : 224
EAN-13 : 978-2413086963


Dans ce conte médiéval où le merveilleux côtoie le mystère, une mère s'élève contre le destin pour sauver sa fille alors même que le monde se fige peu à peu, en prise avec une pestilence surnaturelle.

Il était une fois une tisseuse de soie, qui accepta de laisser sa fille partir avec la duchesse et son fils à la cour du roi.
Ce voyage promettait un étincelant avenir pour la fille de la tisserande, mais hélas, jamais le destin ne suit le fil qu'on croit...
Et c'est alors au tour de la mère de partir sauver sa fille à travers le monde, où l'épouvantable peste de pierre répand l'effroi...


Pavel Bart signe seul cette histoire, du scénario jusqu'à la couleur, et c'est une donnée qui pèse sur la lecture de Belle de Soie : on sent d'un bout à l'autre une cohérence de vision, une main unique qui façonne aussi bien le fil narratif que la palette qui l'habille.

Le point de départ emprunte au conte le plus classique : une tisseuse de soie laisse partir sa fille à la cour du roi, dans le sillage d'une duchesse et de son fils, promesse d'un étincelant avenir. Sauf que Pavel Bart ne s'arrête pas là et c'est justement là que le livre a commencé à me surprendre : le destin ne suit jamais le fil qu'on croit et c'est bien ce basculement qui l'intéresse. Quand l'ascension sociale rêvée se mue en piège, c'est la mère qui reprend l'initiative et part affronter le monde pour récupérer son enfant, tandis qu'une étrange peste de pierre fige peu à peu les êtres et les paysages.

Ce que j'ai le plus aimé, c'est justement cette pestilence pétrifiante, la trouvaille la plus séduisante du récit à mes yeux. Elle installe une menace diffuse, presque picturale, qui se prête naturellement à un traitement graphique : on imagine sans peine des planches où le minéral gagne du terrain sur le vivant, où l'immobilité devient elle-même une image d'horreur. J'ai aussi apprécié ce renversement du schéma classique du conte, où c'est la mère, et non un prince, qui part en quête : il donne au récit une couleur plus affirmée qu'une simple relecture merveilleuse.

Je nuancerais quand même mon enthousiasme sur un point. Porter seul un one-shot de 224 pages, avec une promesse aussi ample (traverser le monde, affronter un fléau surnaturel), reste un pari risqué, et le souffle épique annoncé demande un dosage rythmique pas toujours facile à tenir sur la durée. J'ai parfois senti certains passages un peu inégaux. Toutefois, l'histoire baigne dans un entre-deux que j'ai trouvé réussi, entre mystère et imagerie féérique inquiétante, loin du conte lissé qu'on pourrait craindre, et je referme Belle de Soie avec l'image d'une figure maternelle qui refuse le rôle secondaire que les contes lui réservent d'ordinaire.

mercredi 19 août 2026

Taylor Jenkins Reid - Atmosphère

 
Auteur : Taylor Jenkins Reid
Editeur : 10/18
Parution : 7 mai 2026
Pages : 456
EAN-13 : 978-2264088055



Lever les yeux vers les étoiles. C’est la raison d’être de Joan Goodwin depuis l’enfance. Aussi, à défaut de pouvoir les approcher, dans un monde où le métier d’astronaute est réservé aux hommes, elle est devenue astrophysicienne. Mais le jour où elle apprend que la NASA recrute des scientifiques, consciente des sacrifices qui s’annoncent, elle saisit sa chance. Elle aussi, elle ira dans l’espace. Animée par la passion et un amour dont elle n’aurait pu concevoir l’existence, elle poursuit inlassablement son rêve.

Ce matin de décembre 1984, quand Joan arrive au centre de contrôle à Houston, elle s’attend à vivre une journée comme les autres. Elle n’est ni anxieuse, ni terrifiée, ni dévastée. Pourtant, quelques heures plus tard, l’incident qui survient dans la navette spatiale fait basculer le destin des astronautes à bord comme celui de Joan, restée sur Terre.



Cette année encore, j'ai retrouvé Taylor Jenkins Reid pour ma lecture de vacances d'été, un rendez-vous que je me fixe depuis quelques années maintenant. Après Les sept maris d'Evelyn Hugo, Daisy Jones & The Six, Les sirènes de Malibu et Le(s) vrai(es) amour(s), c'est Atmosphère qui m'attendait cette fois et j'avoue que j'étais curieuse de voir comment l'autrice allait se réinventer une nouvelle fois, elle qui a l'habitude de changer complètement d'univers d'un roman à l'autre.

Ici, exit Hollywood et la scène musicale des seventies, place à la NASA du début des années 1980. On suit Joan Goodwin, astrophysicienne, qui saisit l'occasion inespérée de rejoindre le corps des astronautes le jour où l'agence spatiale ouvre enfin ses portes aux femmes scientifiques. Le roman alterne entre son parcours de formation et un matin de décembre 1984, où tout bascule lors d'un incident à bord de la navette. J'ai trouvé cette construction en double temporalité efficace. Elle installe une tension qui monte crescendo sans jamais tomber dans l'artifice et j'ai suivi avec un vrai plaisir la manière dont l’autrice tisse patiemment les liens entre ce qui se joue au sol et ce qui se joue dans l'espace.

Ce que j'ai particulièrement aimé, c'est tout ce qui touche à la vie personnelle de Joan, en particulier sa relation avec sa nièce Frances, pleine de tendresse et de non-dits, qui apporte une dimension plus intime au récit et qui vient nuancer le côté très technique des passages consacrés à l'entraînement des astronautes. La romance, elle aussi, est amenée avec beaucoup de délicatesse, sans grandiloquence inutile, ce qui rend les émotions d'autant plus fortes quand elles arrivent.

J'ai aussi été conquise par la manière dont Taylor Jenkins Reid construit ses personnages secondaires, aussi soignés et incarnés que Joan elle-même. Sans rien dévoiler de l'intrigue, je peux dire que le petit groupe qui se forme autour d'elle au fil de sa formation donne au roman des allures de found family particulièrement attachante, chacun apportant sa propre histoire et ses propres failles. C'est sans doute ce qui rend certains passages du roman aussi difficiles à lire qu'à lâcher : on s'attache à ce groupe presque autant qu'à Joan et chaque lien tissé entre eux ajoute une épaisseur supplémentaire au récit.

L'arrière-plan historique m'a également beaucoup plu, en particulier tout ce qui touche à la place des femmes dans un monde encore largement fermé à elles au début des années 1980. Voir Joan et les autres scientifiques du roman se frayer un chemin dans un univers pensé par et pour les hommes, avec tout ce que cela suppose de doutes, de préjugés à déjouer et de légitimité à prouver sans cesse, donne au récit une résonance particulière. C'est un fil que l’autrice tire avec beaucoup de justesse, sans jamais le plaquer artificiellement sur l'intrigue, et qui m'a rappelé à quel point la conquête spatiale a aussi été une conquête au féminin.

Je dois néanmoins être honnête, je n'ai pas retrouvé d'emblée ce petit plus des Sirènes de Malibu, qui reste pour moi la lecture la plus marquante de l'autrice. Cela dit, le roman gagne en intensité et en émotion au fil des pages, au point de venir se placer aux côtés des Sept maris d'Evelyn Hugo dans mon classement personnel : difficile de départager les deux tant ils m'ont bouleversée chacun à leur façon, même si Evelyn Hugo reste ma toute première rencontre avec la plume de Taylor Jenkins Reid et garde à ce titre une place un peu particulière.

En résumé, Atmosphère confirme que Taylor Jenkins Reid sait toucher juste quel que soit le décor qu'elle choisit. Une lecture d'été qui s'installe sans mal dans mon Top 3 de l'autrice et qui me laisse, comme chaque année, l'envie de découvrir ce que l’autrice me réservera pour l'été prochain.

samedi 15 août 2026

Nicolas Beuglet - Le cri


Auteur : Nicolas Beuglet
Editeur : Pocket
Parution : 11 janvier 2018
Pages : 560
EAN-13 : 978-2266279864



Hôpital psychiatrique de Gaustad, Oslo. À l’aube d’une nuit glaciale, le corps d’un patient est retrouvé étranglé dans sa cellule, la bouche ouverte dans un hurlement muet. Dépêchée sur place, la troublante inspectrice Sarah Geringën le sent aussitôt : cette affaire ne ressemble à aucune autre…
Et les énigmes se succèdent : pourquoi la victime a-t-elle une cicatrice formant le nombre 488 sur le front ? Que signifient ces dessins indéchiffrables sur le mur de sa cellule ? Pourquoi le personnel de l’hôpital semble si peu à l’aise avec l’identité de cet homme interné à Gaustad depuis plus de trente ans ?
Pour Sarah, c’est le début d’une enquête terrifiante qui la mène de Londres à l’île de l’Ascension, des mines du Minnesota aux hauteurs du vieux Nice.
Soumise à un compte à rebours implacable, Sarah va lier son destin à celui d’un journaliste d’investigation français, Christopher, et découvrir, en exhumant des dossiers de la CIA, une vérité vertigineuse sur l’une des questions qui hante chacun d’entre nous : la vie après la mort…
Et la réponse, enfouie dans des laboratoires ultrasecrets, pourrait bien affoler plus encore que la question !


C'est mon père qui m'a mis ce roman entre les mains, après l'avoir dévoré lui-même, ma mère aussi, d'ailleurs, l'a beaucoup aimé.
Petit clin d'œil supplémentaire : j'avais croisé Nicolas Beuglet à Faites lire 2025, sans avoir encore lu la moindre ligne du Cri à l'époque. Autant dire que j'abordais ce livre avec une double curiosité : celle d'un roman familialement plébiscité et celle de vérifier si l'auteur rencontré tenait toutes ses promesses sur la page.

À l'hôpital psychiatrique de Gaustad, près d'Oslo, un patient interné depuis plus de trente ans est retrouvé étranglé dans sa cellule, la bouche figée dans un hurlement muet. Sur son front, une cicatrice dessine un nombre : 488. Sur les murs, des graffitis indéchiffrables. Et surtout, une question qui plane sur tout le roman : qui est vraiment cet homme dont personne, à l'hôpital, ne connaît l'identité ?

C'est l'inspectrice Sarah Geringën qui hérite de l'enquête et Nicolas Beuglet ne perd pas de temps pour l'emmener loin de la Norvège : Londres, l'île de l'Ascension, les mines du Minnesota, les hauteurs de Nice. Le roman avance par bonds géographiques, chaque étape apportant sa pièce au puzzle, jusqu'à ce que l'enquête criminelle bascule vers quelque chose de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus vertigineux.

Ce qui distingue Le Cri d'un thriller lambda, c'est son ancrage dans le réel. Nicolas Beuglet part du projet MK Ultra, ce programme secret mené par la CIA et le FBI dans les années 1950-1970, qui a réellement fait l'objet d'une commission d'enquête du Congrès américain après les révélations du New York Times en 1974. Des expériences menées sur des sujets non consentants, visant à influencer et contrôler l'esprit humain à coups de drogues expérimentales. Une partie des archives ayant été détruite avant l'arrivée des enquêteurs, l'auteur s'engouffre précisément dans cette zone d'ombre pour y loger son « projet 488 ». Cette bascule entre document et fiction donne au roman une épaisseur que n'ont pas toujours les thrillers construits sur du pur artifice : on sent que l'auteur a creusé, recoupé et que l'inquiétude qu'il installe ne sort pas de nulle part.

Le rythme, lui, est clairement celui d'un page-turner : chapitres courts, cliffhangers, révélations distillées au compte-gouttes. Le roman assume pleinement les codes du genre. Sarah, inspectrice froide et maîtrisée en façade, dont la vie personnelle se fissure au moment où l'enquête démarre ; sa rencontre avec Christopher, journaliste d'investigation français, qui vient à la fois nourrir l'intrigue et adoucir le personnage. Le duo enquêteur/journaliste est un classique du genre mais il fonctionne ici comme un moteur efficace pour explorer des lieux et des archives que Sarah seule n'aurait pas eu les moyens d'atteindre.

Le revers de cette construction très efficace, c'est que certains ressorts sont familiers : l'inspectrice au vernis impassible fissuré par une trahison conjugale, le journaliste qui débarque au bon moment, le compte à rebours qui structure la seconde moitié du livre. Rien d'inédit dans l'architecture des personnages et les lecteurs habitués au thriller international reconnaîtront vite les mécaniques employées. Le foisonnement des lieux, aussi jubilatoire soit-il, peut par moments donner une impression de saupoudrage plutôt que d'exploration réelle : on traverse des décors davantage qu'on ne les habite.

L'ambition thématique du roman est en revanche ce qui le fait sortir du lot : au-delà de l'enquête, Nicolas Beuglet vise les grandes questions existentielles, l'origine de l'humanité, ce qui subsiste après la mort, la frontière entre science et folie des hommes qui s'y aventurent. Cette dimension confère au Cri une gravité qui dépasse le simple page-turner, même si certains lecteurs pourront trouver que la conclusion, en voulant répondre à des questions aussi vastes, referme un peu vite ce qu'elle avait pris tant de pages à ouvrir.

Le Cri est un thriller efficace et ambitieux, qui doit beaucoup à son point de départ documenté : le programme MK Ultra n'est pas un simple prétexte mais une matière que Nicolas Beuglet exploite avec un vrai souci de vraisemblance. Les amateurs de thrillers rythmés et de road-trips internationaux y trouveront leur compte ; ceux qui cherchent des personnages plus singuliers pourront rester sur leur faim face à des archétypes assez balisés. Il n'en reste pas moins un roman qui, une fois refermé, laisse une trace, moins par ses personnages que par le vertige des questions qu'il pose sur ce qui nous attend, ou pas, après la mort.

Un bon point, en tout cas, pour ce prêt familial : je comprends pourquoi il a fait l'unanimité chez mes parents et je regrette presque de ne pas l'avoir lu avant de rencontrer son auteur.

lundi 10 août 2026

Pierre Maurel - La fin de la fiction

 

Auteur / Dessinateur : Pierre Maurel
Éditeur : Dupuis
Collection : Les Ondes Marcinelle
Parution : 22 mai 2026
Pages : 120
EAN-13 : 978-2808516501


En panne d'histoire, un enseignant et auteur de bandes dessinées cherche une issue à son blocage créatif. Il est persuadé qu'un détour par le savoir — en l'occurrence la rencontre avec un médiéviste — pourrait relancer la machine, mais cette rencontre ne fait qu'approfondir sa confusion. De ce faux départ naît un récit d'autofiction instable, traversé par le doute, la mauvaise foi et les contradictions de son auteur.

La fin de la fiction se présente comme une mise à l'épreuve de la création elle-même. Jouant avec les formes narratives, brouillant les niveaux de réalité, superposant l'auteur et son double, ce livre interroge frontalement la notion de pureté artistique. En se mettant en scène en défenseur intransigeant d'une écriture « vertueuse », l'auteur démonte pas à pas ses propres postures, révélant combien toute création est faite de compromis, d'arrangements et de renoncements.

Avec son dessin d'une lisibilité folle et son goût pour la critique sociale sous couvert de fiction, Pierre Maurel compose ici un album qui devrait faire date dans son parcours.



Pierre Maurel ouvre son nouvel album sur un aveu d'impuissance : celui d'un enseignant et auteur de bandes dessinées incapable d'avancer dans son récit, persuadé qu'un peu de savoir extérieur — ici, la rencontre avec un médiéviste — pourrait le sortir de l'ornière. Mauvaise pioche : cette rencontre ne fait qu'épaissir sa confusion. C'est de ce faux départ que naît le livre que l'on tient entre les mains, un récit d'autofiction où l'auteur se dédouble, s'accuse, joue à être son propre juge et son propre avocat.

L'intention est claire et par moments assez juste : démonter les postures d'auteur « vertueux », ceux qui revendiquent une pureté artistique intransigeante, pour révéler que toute création (la sienne y compris) n'est faite que de compromis et de petits renoncements qu'on préfère taire. Certains passages touchent effectivement juste, notamment quand l’auteur pointe la mauvaise foi qui accompagne souvent les grands discours sur l'intégrité créative.

Le dessin, en revanche, ne m'a pas convaincue. On loue souvent sa lisibilité, mais je n'ai pas retrouvé cette évidence à la lecture. Le style, tout simplement, n'était pas à mon goût. De plus, dans les passages où le personnage se perd dans un mélange de niveaux de réalité, les planches m'ont paru confuses plutôt que troublantes à dessein.

Et c'est peut-être là que le bât blesse : à force de brouiller les niveaux de réalité, de superposer l'auteur et son double sans qu'on sache toujours qui parle, j'ai eu le sentiment de rester au bord du livre plutôt que d'y entrer vraiment. J'ai suivi le raisonnement, j'en ai perçu la pertinence par endroits mais l'ensemble ne m'a jamais happée. Comme si l'exercice de style prenait le pas sur une véritable adhésion au propos.

Un album qui a des choses à dire sur la création et ses compromis mais qui, pour moi, est resté davantage une démonstration intellectuelle qu'une lecture pleinement habitée.

samedi 8 août 2026

Nicolas Dumontheuil - Gunnar le vampire

 


Auteur / Dessinateur : Nicolas Dumontheuil
Éditeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Parution : 22 mai 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2808507585


1910, quelque part en Bourgogne, tout le monde s'affaire dans l'atelier de couture de M. Gunnar. Outre ses incontestables qualités de maître d'ouvrage, Gunnar n'est pas un quidam comme les autres, et ça, tout le village le sait bien. C'est aussi une créature hybride dont les contes et légendes murmurent les sanglants méfaits depuis la nuit des temps : un vampire !

Pourtant, Gunnar est totalement inoffensif, car il ne croque ni ne mord les humains, leur préférant des mets socialement plus acceptables, ce qui en fait, depuis des lustres, une célébrité locale.

Mais quand des animaux de la ferme et autres compagnons de table se font copieusement dévorer la nuit venue, les soupçons se portent sur Gunnar.

Aurait-il trahi la confiance des villageois après tant d'années ou le coupable viendrait-il d'ailleurs...?



Difficile de ne pas être curieux face à un vampire qui refuse obstinément de mordre qui que ce soit. C'est pourtant le pari que fait Nicolas Dumontheuil avec cet album : son Gunnar, tailleur respecté dans un village bourguignon de 1910, préfère les mets acceptables aux gorges humaines et vit sa condition de créature comme une simple curiosité locale, presque folklorique. Quand des bêtes de la ferme se mettent à disparaître la nuit, les regards se tournent naturellement vers lui et le récit choral bascule alors entre polar de village et fable fantastique.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'ambition littéraire du texte. Les dialogues sont travaillés, parfois savoureux, et la galerie de personnages qui gravite autour de Gunnar donne à l'ensemble une épaisseur presque théâtrale : chacun projette sur le vampire ses propres peurs, ses fascinations ou son besoin d'un bouc émissaire commode. L'auteur en profite pour dresser le portrait d'une époque révolue, non sans clins d'œil à notre présent. La différence, l'exclusion, la tentation du soupçon collectif ne sont jamais loin sous le vernis d'aventure fantastique.

Le dessin, servi par la colorisation d'Isabelle Merlet, installe une ambiance élégante, faite de quasi-monochromies qui changent avec les lieux et les heures, et qui donnent au village une texture presque picturale. Formellement, l'album a de quoi séduire.

Reste que 272 pages pour cette intrigue laissent parfois entrevoir des longueurs : le récit choral, par nature, dilue le fil principal au profit de multiples points de vue et certains lecteurs pourraient regretter que l'enquête autour des bêtes disparues serve davantage de prétexte que de véritable moteur narratif. La bascule vers un fantastique plus frontal dans la seconde partie change aussi le ton et ce virage ne convaincra pas forcément tous ceux qui s'étaient attachés à la comédie de mœurs du début.

On pourrait aussi discuter de la relecture du mythe vampirique elle-même : Nicolas Dumontheuil le désamorce avec habileté mais ce parti pris de douceur — un vampire bienveillant, presque falot — peut aussi bien être vu comme une réussite de renouvellement du genre que comme une occasion manquée de véritable tension horrifique, pour qui cherche du fantastique plus mordant.

Finalement, Gunnar le vampire est un objet hybride assumé, entre comédie sociale, polar rural et fantastique feutré, porté par une écriture soignée et une image très maîtrisée. Un album qui gagne à être pris pour ce qu'il est : une fable sur l'altérité plus qu'un thriller vampirique, et qui séduira d'autant plus les lecteurs prêts à accepter son rythme et ses détours.