mercredi 19 août 2026

Taylor Jenkins Reid - Atmosphère

 
Auteur : Taylor Jenkins Reid
Editeur : 10/18
Parution : 7 mai 2026
Pages : 456
EAN-13 : 978-2264088055



Lever les yeux vers les étoiles. C’est la raison d’être de Joan Goodwin depuis l’enfance. Aussi, à défaut de pouvoir les approcher, dans un monde où le métier d’astronaute est réservé aux hommes, elle est devenue astrophysicienne. Mais le jour où elle apprend que la NASA recrute des scientifiques, consciente des sacrifices qui s’annoncent, elle saisit sa chance. Elle aussi, elle ira dans l’espace. Animée par la passion et un amour dont elle n’aurait pu concevoir l’existence, elle poursuit inlassablement son rêve.

Ce matin de décembre 1984, quand Joan arrive au centre de contrôle à Houston, elle s’attend à vivre une journée comme les autres. Elle n’est ni anxieuse, ni terrifiée, ni dévastée. Pourtant, quelques heures plus tard, l’incident qui survient dans la navette spatiale fait basculer le destin des astronautes à bord comme celui de Joan, restée sur Terre.



Cette année encore, j'ai retrouvé Taylor Jenkins Reid pour ma lecture de vacances d'été, un rendez-vous que je me fixe depuis quelques années maintenant. Après Les sept maris d'Evelyn Hugo, Daisy Jones & The Six, Les sirènes de Malibu et Le(s) vrai(es) amour(s), c'est Atmosphère qui m'attendait cette fois et j'avoue que j'étais curieuse de voir comment l'autrice allait se réinventer une nouvelle fois, elle qui a l'habitude de changer complètement d'univers d'un roman à l'autre.

Ici, exit Hollywood et la scène musicale des seventies, place à la NASA du début des années 1980. On suit Joan Goodwin, astrophysicienne, qui saisit l'occasion inespérée de rejoindre le corps des astronautes le jour où l'agence spatiale ouvre enfin ses portes aux femmes scientifiques. Le roman alterne entre son parcours de formation et un matin de décembre 1984, où tout bascule lors d'un incident à bord de la navette. J'ai trouvé cette construction en double temporalité efficace. Elle installe une tension qui monte crescendo sans jamais tomber dans l'artifice et j'ai suivi avec un vrai plaisir la manière dont l’autrice tisse patiemment les liens entre ce qui se joue au sol et ce qui se joue dans l'espace.

Ce que j'ai particulièrement aimé, c'est tout ce qui touche à la vie personnelle de Joan, en particulier sa relation avec sa nièce Frances, pleine de tendresse et de non-dits, qui apporte une dimension plus intime au récit et qui vient nuancer le côté très technique des passages consacrés à l'entraînement des astronautes. La romance, elle aussi, est amenée avec beaucoup de délicatesse, sans grandiloquence inutile, ce qui rend les émotions d'autant plus fortes quand elles arrivent.

J'ai aussi été conquise par la manière dont Taylor Jenkins Reid construit ses personnages secondaires, aussi soignés et incarnés que Joan elle-même. Sans rien dévoiler de l'intrigue, je peux dire que le petit groupe qui se forme autour d'elle au fil de sa formation donne au roman des allures de found family particulièrement attachante, chacun apportant sa propre histoire et ses propres failles. C'est sans doute ce qui rend certains passages du roman aussi difficiles à lire qu'à lâcher : on s'attache à ce groupe presque autant qu'à Joan et chaque lien tissé entre eux ajoute une épaisseur supplémentaire au récit.

L'arrière-plan historique m'a également beaucoup plu, en particulier tout ce qui touche à la place des femmes dans un monde encore largement fermé à elles au début des années 1980. Voir Joan et les autres scientifiques du roman se frayer un chemin dans un univers pensé par et pour les hommes, avec tout ce que cela suppose de doutes, de préjugés à déjouer et de légitimité à prouver sans cesse, donne au récit une résonance particulière. C'est un fil que l’autrice tire avec beaucoup de justesse, sans jamais le plaquer artificiellement sur l'intrigue, et qui m'a rappelé à quel point la conquête spatiale a aussi été une conquête au féminin.

Je dois néanmoins être honnête, je n'ai pas retrouvé d'emblée ce petit plus des Sirènes de Malibu, qui reste pour moi la lecture la plus marquante de l'autrice. Cela dit, le roman gagne en intensité et en émotion au fil des pages, au point de venir se placer aux côtés des Sept maris d'Evelyn Hugo dans mon classement personnel : difficile de départager les deux tant ils m'ont bouleversée chacun à leur façon, même si Evelyn Hugo reste ma toute première rencontre avec la plume de Taylor Jenkins Reid et garde à ce titre une place un peu particulière.

En résumé, Atmosphère confirme que Taylor Jenkins Reid sait toucher juste quel que soit le décor qu'elle choisit. Une lecture d'été qui s'installe sans mal dans mon Top 3 de l'autrice et qui me laisse, comme chaque année, l'envie de découvrir ce que l’autrice me réservera pour l'été prochain.

samedi 15 août 2026

Nicolas Beuglet - Le cri


Auteur : Nicolas Beuglet
Editeur : Pocket
Parution : 11 janvier 2018
Pages : 560
EAN-13 : 978-2266279864



Hôpital psychiatrique de Gaustad, Oslo. À l’aube d’une nuit glaciale, le corps d’un patient est retrouvé étranglé dans sa cellule, la bouche ouverte dans un hurlement muet. Dépêchée sur place, la troublante inspectrice Sarah Geringën le sent aussitôt : cette affaire ne ressemble à aucune autre…
Et les énigmes se succèdent : pourquoi la victime a-t-elle une cicatrice formant le nombre 488 sur le front ? Que signifient ces dessins indéchiffrables sur le mur de sa cellule ? Pourquoi le personnel de l’hôpital semble si peu à l’aise avec l’identité de cet homme interné à Gaustad depuis plus de trente ans ?
Pour Sarah, c’est le début d’une enquête terrifiante qui la mène de Londres à l’île de l’Ascension, des mines du Minnesota aux hauteurs du vieux Nice.
Soumise à un compte à rebours implacable, Sarah va lier son destin à celui d’un journaliste d’investigation français, Christopher, et découvrir, en exhumant des dossiers de la CIA, une vérité vertigineuse sur l’une des questions qui hante chacun d’entre nous : la vie après la mort…
Et la réponse, enfouie dans des laboratoires ultrasecrets, pourrait bien affoler plus encore que la question !


C'est mon père qui m'a mis ce roman entre les mains, après l'avoir dévoré lui-même, ma mère aussi, d'ailleurs, l'a beaucoup aimé.
Petit clin d'œil supplémentaire : j'avais croisé Nicolas Beuglet à Faites lire 2025, sans avoir encore lu la moindre ligne du Cri à l'époque. Autant dire que j'abordais ce livre avec une double curiosité : celle d'un roman familialement plébiscité et celle de vérifier si l'auteur rencontré tenait toutes ses promesses sur la page.

À l'hôpital psychiatrique de Gaustad, près d'Oslo, un patient interné depuis plus de trente ans est retrouvé étranglé dans sa cellule, la bouche figée dans un hurlement muet. Sur son front, une cicatrice dessine un nombre : 488. Sur les murs, des graffitis indéchiffrables. Et surtout, une question qui plane sur tout le roman : qui est vraiment cet homme dont personne, à l'hôpital, ne connaît l'identité ?

C'est l'inspectrice Sarah Geringën qui hérite de l'enquête et Nicolas Beuglet ne perd pas de temps pour l'emmener loin de la Norvège : Londres, l'île de l'Ascension, les mines du Minnesota, les hauteurs de Nice. Le roman avance par bonds géographiques, chaque étape apportant sa pièce au puzzle, jusqu'à ce que l'enquête criminelle bascule vers quelque chose de beaucoup plus vaste et de beaucoup plus vertigineux.

Ce qui distingue Le Cri d'un thriller lambda, c'est son ancrage dans le réel. Nicolas Beuglet part du projet MK Ultra, ce programme secret mené par la CIA et le FBI dans les années 1950-1970, qui a réellement fait l'objet d'une commission d'enquête du Congrès américain après les révélations du New York Times en 1974. Des expériences menées sur des sujets non consentants, visant à influencer et contrôler l'esprit humain à coups de drogues expérimentales. Une partie des archives ayant été détruite avant l'arrivée des enquêteurs, l'auteur s'engouffre précisément dans cette zone d'ombre pour y loger son « projet 488 ». Cette bascule entre document et fiction donne au roman une épaisseur que n'ont pas toujours les thrillers construits sur du pur artifice : on sent que l'auteur a creusé, recoupé et que l'inquiétude qu'il installe ne sort pas de nulle part.

Le rythme, lui, est clairement celui d'un page-turner : chapitres courts, cliffhangers, révélations distillées au compte-gouttes. Le roman assume pleinement les codes du genre. Sarah, inspectrice froide et maîtrisée en façade, dont la vie personnelle se fissure au moment où l'enquête démarre ; sa rencontre avec Christopher, journaliste d'investigation français, qui vient à la fois nourrir l'intrigue et adoucir le personnage. Le duo enquêteur/journaliste est un classique du genre mais il fonctionne ici comme un moteur efficace pour explorer des lieux et des archives que Sarah seule n'aurait pas eu les moyens d'atteindre.

Le revers de cette construction très efficace, c'est que certains ressorts sont familiers : l'inspectrice au vernis impassible fissuré par une trahison conjugale, le journaliste qui débarque au bon moment, le compte à rebours qui structure la seconde moitié du livre. Rien d'inédit dans l'architecture des personnages et les lecteurs habitués au thriller international reconnaîtront vite les mécaniques employées. Le foisonnement des lieux, aussi jubilatoire soit-il, peut par moments donner une impression de saupoudrage plutôt que d'exploration réelle : on traverse des décors davantage qu'on ne les habite.

L'ambition thématique du roman est en revanche ce qui le fait sortir du lot : au-delà de l'enquête, Nicolas Beuglet vise les grandes questions existentielles, l'origine de l'humanité, ce qui subsiste après la mort, la frontière entre science et folie des hommes qui s'y aventurent. Cette dimension confère au Cri une gravité qui dépasse le simple page-turner, même si certains lecteurs pourront trouver que la conclusion, en voulant répondre à des questions aussi vastes, referme un peu vite ce qu'elle avait pris tant de pages à ouvrir.

Le Cri est un thriller efficace et ambitieux, qui doit beaucoup à son point de départ documenté : le programme MK Ultra n'est pas un simple prétexte mais une matière que Nicolas Beuglet exploite avec un vrai souci de vraisemblance. Les amateurs de thrillers rythmés et de road-trips internationaux y trouveront leur compte ; ceux qui cherchent des personnages plus singuliers pourront rester sur leur faim face à des archétypes assez balisés. Il n'en reste pas moins un roman qui, une fois refermé, laisse une trace, moins par ses personnages que par le vertige des questions qu'il pose sur ce qui nous attend, ou pas, après la mort.

Un bon point, en tout cas, pour ce prêt familial : je comprends pourquoi il a fait l'unanimité chez mes parents et je regrette presque de ne pas l'avoir lu avant de rencontrer son auteur.

lundi 10 août 2026

Pierre Maurel - La fin de la fiction

 

Auteur / Dessinateur : Pierre Maurel
Éditeur : Dupuis
Collection : Les Ondes Marcinelle
Parution : 22 mai 2026
Pages : 120
EAN-13 : 978-2808516501


En panne d'histoire, un enseignant et auteur de bandes dessinées cherche une issue à son blocage créatif. Il est persuadé qu'un détour par le savoir — en l'occurrence la rencontre avec un médiéviste — pourrait relancer la machine, mais cette rencontre ne fait qu'approfondir sa confusion. De ce faux départ naît un récit d'autofiction instable, traversé par le doute, la mauvaise foi et les contradictions de son auteur.

La fin de la fiction se présente comme une mise à l'épreuve de la création elle-même. Jouant avec les formes narratives, brouillant les niveaux de réalité, superposant l'auteur et son double, ce livre interroge frontalement la notion de pureté artistique. En se mettant en scène en défenseur intransigeant d'une écriture « vertueuse », l'auteur démonte pas à pas ses propres postures, révélant combien toute création est faite de compromis, d'arrangements et de renoncements.

Avec son dessin d'une lisibilité folle et son goût pour la critique sociale sous couvert de fiction, Pierre Maurel compose ici un album qui devrait faire date dans son parcours.



Pierre Maurel ouvre son nouvel album sur un aveu d'impuissance : celui d'un enseignant et auteur de bandes dessinées incapable d'avancer dans son récit, persuadé qu'un peu de savoir extérieur — ici, la rencontre avec un médiéviste — pourrait le sortir de l'ornière. Mauvaise pioche : cette rencontre ne fait qu'épaissir sa confusion. C'est de ce faux départ que naît le livre que l'on tient entre les mains, un récit d'autofiction où l'auteur se dédouble, s'accuse, joue à être son propre juge et son propre avocat.

L'intention est claire et par moments assez juste : démonter les postures d'auteur « vertueux », ceux qui revendiquent une pureté artistique intransigeante, pour révéler que toute création (la sienne y compris) n'est faite que de compromis et de petits renoncements qu'on préfère taire. Certains passages touchent effectivement juste, notamment quand l’auteur pointe la mauvaise foi qui accompagne souvent les grands discours sur l'intégrité créative.

Le dessin, en revanche, ne m'a pas convaincue. On loue souvent sa lisibilité, mais je n'ai pas retrouvé cette évidence à la lecture. Le style, tout simplement, n'était pas à mon goût. De plus, dans les passages où le personnage se perd dans un mélange de niveaux de réalité, les planches m'ont paru confuses plutôt que troublantes à dessein.

Et c'est peut-être là que le bât blesse : à force de brouiller les niveaux de réalité, de superposer l'auteur et son double sans qu'on sache toujours qui parle, j'ai eu le sentiment de rester au bord du livre plutôt que d'y entrer vraiment. J'ai suivi le raisonnement, j'en ai perçu la pertinence par endroits mais l'ensemble ne m'a jamais happée. Comme si l'exercice de style prenait le pas sur une véritable adhésion au propos.

Un album qui a des choses à dire sur la création et ses compromis mais qui, pour moi, est resté davantage une démonstration intellectuelle qu'une lecture pleinement habitée.

samedi 8 août 2026

Nicolas Dumontheuil - Gunnar le vampire

 


Auteur / Dessinateur : Nicolas Dumontheuil
Éditeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Parution : 22 mai 2026
Pages : 272
EAN-13 : 978-2808507585


1910, quelque part en Bourgogne, tout le monde s'affaire dans l'atelier de couture de M. Gunnar. Outre ses incontestables qualités de maître d'ouvrage, Gunnar n'est pas un quidam comme les autres, et ça, tout le village le sait bien. C'est aussi une créature hybride dont les contes et légendes murmurent les sanglants méfaits depuis la nuit des temps : un vampire !

Pourtant, Gunnar est totalement inoffensif, car il ne croque ni ne mord les humains, leur préférant des mets socialement plus acceptables, ce qui en fait, depuis des lustres, une célébrité locale.

Mais quand des animaux de la ferme et autres compagnons de table se font copieusement dévorer la nuit venue, les soupçons se portent sur Gunnar.

Aurait-il trahi la confiance des villageois après tant d'années ou le coupable viendrait-il d'ailleurs...?



Difficile de ne pas être curieux face à un vampire qui refuse obstinément de mordre qui que ce soit. C'est pourtant le pari que fait Nicolas Dumontheuil avec cet album : son Gunnar, tailleur respecté dans un village bourguignon de 1910, préfère les mets acceptables aux gorges humaines et vit sa condition de créature comme une simple curiosité locale, presque folklorique. Quand des bêtes de la ferme se mettent à disparaître la nuit, les regards se tournent naturellement vers lui et le récit choral bascule alors entre polar de village et fable fantastique.

Ce qui frappe d'abord, c'est l'ambition littéraire du texte. Les dialogues sont travaillés, parfois savoureux, et la galerie de personnages qui gravite autour de Gunnar donne à l'ensemble une épaisseur presque théâtrale : chacun projette sur le vampire ses propres peurs, ses fascinations ou son besoin d'un bouc émissaire commode. L'auteur en profite pour dresser le portrait d'une époque révolue, non sans clins d'œil à notre présent. La différence, l'exclusion, la tentation du soupçon collectif ne sont jamais loin sous le vernis d'aventure fantastique.

Le dessin, servi par la colorisation d'Isabelle Merlet, installe une ambiance élégante, faite de quasi-monochromies qui changent avec les lieux et les heures, et qui donnent au village une texture presque picturale. Formellement, l'album a de quoi séduire.

Reste que 272 pages pour cette intrigue laissent parfois entrevoir des longueurs : le récit choral, par nature, dilue le fil principal au profit de multiples points de vue et certains lecteurs pourraient regretter que l'enquête autour des bêtes disparues serve davantage de prétexte que de véritable moteur narratif. La bascule vers un fantastique plus frontal dans la seconde partie change aussi le ton et ce virage ne convaincra pas forcément tous ceux qui s'étaient attachés à la comédie de mœurs du début.

On pourrait aussi discuter de la relecture du mythe vampirique elle-même : Nicolas Dumontheuil le désamorce avec habileté mais ce parti pris de douceur — un vampire bienveillant, presque falot — peut aussi bien être vu comme une réussite de renouvellement du genre que comme une occasion manquée de véritable tension horrifique, pour qui cherche du fantastique plus mordant.

Finalement, Gunnar le vampire est un objet hybride assumé, entre comédie sociale, polar rural et fantastique feutré, porté par une écriture soignée et une image très maîtrisée. Un album qui gagne à être pris pour ce qu'il est : une fable sur l'altérité plus qu'un thriller vampirique, et qui séduira d'autant plus les lecteurs prêts à accepter son rythme et ses détours.

mercredi 5 août 2026

V. E. Schwab - Quand nos os retourneront à la terre


Auteur : V. E. Schwab
Editeur : Lumen
Parution : 3 juin 2021
Pages : 696
EAN-13 : 978-2371023048



Une vie pour l'aimer
Une nuit pour mourir
L'éternité pour se venger
Alice pensait avoir un brillant avenir devant elle... jusqu'au soir de sa mort – laquelle ne marque pourtant pas la fin de son histoire. Le lendemain matin, elle découvre l'inimaginable : elle est devenue une vampire. Sans aucun souvenir des événements de la veille, affamée et horrifiée, elle va tout faire pour retrouver la trace de celle qui l'a transformée, la mystérieuse inconnue avec qui elle a passé la soirée.

Plus d'un siècle auparavant, Charlotte fait la connaissance de Sabine. Très vite, elle trouve en la jeune veuve une confidente, une mentor et même une amante. La nuit où elles se jurent que jamais rien ne pourra les séparer, Sabine fait d'elle une vampire. C'est là le début d'une histoire d'amour passionnelle, longue de plusieurs décennies, qui finit par s'étioler à mesure que les instincts de prédatrice de Sabine prennent le dessus sur son humanité.

Entre les deux femmes commence alors un jeu du chat et de la souris, entre jalousie féroce et promesses éternelles, qui laissera tout un tas de cadavres dans leur sillage... jusqu'à Alice.



Cet été m'a joué un mauvais tour côté lecture. Entre les chaleurs caniculaires et une charge de travail qui ne desserrait jamais l'étau, mon cerveau a fini par déclarer forfait sur tout ce qui n'était pas une image. Seuls les romans graphiques passaient encore — sans doute parce que l'image porte une partie du récit que je n'avais plus l'énergie d'imaginer par moi-même à partir du seul texte. Quand nos os retourneront à la terre a donc traîné sur ma table de chevet plus d'un mois, entamé, reposé, repris, sans que cela n'ait rien à voir avec ses qualités propres. Dès que mon rythme de lecture "normal" est revenu, je l'ai dévoré en quelques jours à peine. Autant le préciser d'emblée : cette lenteur de lecture n'est pas un verdict sur le livre, bien au contraire.

V. E. Schwab construit son roman comme une tresse à trois brins. María, en Espagne au XVIe siècle. Charlotte, dans le Londres du XIXe. Alice, dans le Boston contemporain. Trois femmes, trois époques, un même fil rouge : devenir vampire n'y est jamais une simple malédiction gothique mais une manière de reprendre du pouvoir sur une existence qui, en tant que femme, ne leur en laissait que très peu. Le roman avance par bonds dans le temps, changeant de point de vue au fil des chapitres, et cette construction en tiroirs demande un peu de patience au lecteur avant que les pièces ne s'emboîtent. C'est du V. E. Schwab pur jus : contemplatif, mélancolique, plus intéressé par les sensations et les silences que par l'action pure.

J'avais énormément aimé La Vie invisible d'Addie LaRue de la même autrice et la parenté est évidente. On retrouve cette solitude qui s'étire sur des siècles, cette douleur particulière de voir disparaître ceux qu'on aime pendant qu'on continue, soi, à traverser le temps. La plume est reconnaissable : élégante, sensorielle, parfois un peu trop amoureuse d'elle-même dans ses envolées, mais rarement gratuite. Sabine, en particulier, incarne à merveille cette ambiguïté chère à l’autrice : ni monstre ni victime, quelque part entre les deux, et d'autant plus fascinante qu'elle échappe à toute case.

Ce roman m'a aussi ramenée, par ambiance interposée, vers Entretien avec un vampire (que je n'ai jamais lu mais dont le film m'a marquée). Même vertige face à l'immortalité vécue comme une fatigue autant que comme un pouvoir, même exploration de ce que l'attachement devient quand il doit survivre à des décennies, voire des siècles, de compagnie forcée. L’autrice s'inscrit clairement dans cette lignée gothique, tout en y injectant sa sensibilité propre : les histoires d'amour y sont lesbiennes, l'émancipation des personnages passe autant par la morsure que par le choix de vivre pleinement leur désir, dans des époques qui ne le permettaient pas.

Le livre n'est pas exempt de défauts. Le rythme reste inégal, certaines longueurs se font sentir surtout du côté de Sabine, et la toute fin, après tant de pages contemplatives, se referme presque trop vite, laissant un léger goût d'inachevé sur des enjeux qu'on aurait aimé voir davantage développés au regard de l'intelligence et de l'âge du personnage concerné. Le twist final, sans être raté, n'est clairement pas la partie la plus solide du roman ; il fonctionne néanmoins de façon cohérente avec le reste, dans cette veine morbide et vengeresse que V. E. Schwab affectionne.

Reste que l'ensemble tient une promesse rare : celle d'un roman qui prend son temps pour installer une atmosphère, des personnages en nuances de gris, une réflexion sur le sang, la faim et la rage qui traverse les siècles sans jamais sonner comme un simple prétexte à décor gothique. Si vous cherchez un vampire qui court et qui mord dans l'urgence, passez votre chemin. Si en revanche l'idée d'un récit lent, sensoriel, hanté par la nostalgie et la vengeance vous parle — et que vous avez aimé Addie LaRue ou l'ambiance d'Entretien avec un vampire — celui-ci mérite clairement sa place dans votre pile à lire.

 

samedi 1 août 2026

Jean-Christophe Tixier - Dix minutes à perdre

 

Auteur : Jean-Christophe Tixier
Lecteur : Benjamin Jungers
Éditeur : Lizzie
Parution : 13 mai 2026
Durée : 2 h 09 min
EAN-13 : 979-1036649363


Pour la première fois de sa vie, Tim va passer deux jours tout seul. Seul dans la très vieille maison où il vient d'emménager avec ses parents. "Si tu as dix minutes à perdre, commence à détapisser les murs de ta chambre", ironise son père. Tim le prend au mot. Dix minutes, pas une de plus. Mais en arrachant un lambeau de l'affreux papier peint fleuri, Tim fait apparaître un mystérieux message. "Ceci est mon histoire".



 
Dix minutes à perdre, premier tome de la série éponyme de Jean-Christophe Tixier, est une plongée dans l’univers captivant de l’aventure et du mystère, où chaque détail compte. L’histoire commence simplement : Tim, un adolescent en pleine adaptation dans une nouvelle maison à la campagne, reçoit de son père une consigne en apparence anodine : « Si tu as dix minutes à perdre, commence à détapisser les murs de ta chambre ! ». Pris au pied de la lettre, ce conseil déclenche une série d’événements qui vont bien au-delà de ce que Tim aurait pu imaginer.

En arrachant un morceau du papier peint fleuri et démodé, il découvre un message mystérieux : « Ceci est mon histoire ». Ce simple bout de phrase suffit à éveiller sa curiosité et à l’entraîner, aux côtés de sa nouvelle amie Léa, dans une quête palpitante. Entre indices à déchiffrer et découvertes inattendues, les deux adolescents se retrouvent au cœur d’une intrigue qui mêle habilement suspense et humour.
 
Jean-Christophe Tixier démontre ici tout son talent pour captiver son public. Les chapitres, courts et rythmés, s’enchaînent avec fluidité, et les dialogues, vifs et naturels, donnent vie à des personnages profondément attachants. Tim, avec son approche méthodique et littérale, et Léa, plus intuitive et spontanée, forment un duo complice dont les dynamiques sont à la fois drôles et touchantes.
 
La version audio de ce roman ajoute une dimension supplémentaire à l’expérience. La narration, dynamique et expressive, plonge l’auditeur dans l’histoire avec une intensité qui rend chaque moment encore plus immersif. On perçoit presque le souffle coupé de Tim à chaque découverte, les rires de Léa ou encore l’excitation de la chasse au trésor. C’est une façon idéale de découvrir cette aventure, que ce soit pour un trajet en voiture, un moment de détente ou une activité en famille.
 
Mais Dix minutes à perdre ne se limite pas à une simple chasse au trésor. C’est aussi une réflexion sur l’amitié, la persévérance et cette capacité, souvent enfantine, à voir la magie là où les adultes ne voient que du quotidien. Les thèmes abordés, comme l’adaptation à un nouvel environnement ou la quête de sens, ajoutent une profondeur qui rend l’histoire accessible et touchante pour tous les publics.
 
En résumé, ce premier tome est plutôt une réussite. Il allie aventure, mystère et émotion, le tout porté par une écriture fluide et des personnages mémorables. La version audio, avec sa narration vivante, en fait une expérience encore plus enrichissante. Un livre à découvrir, que l’on soit jeune lecteur ou simplement amateur de belles histoires.

mercredi 29 juillet 2026

Lylian et Sophie Ruffieux - Ce qu'il reste de toi et moi

Auteur : Lylian
Dessinateur : Sophie Ruffieux
Éditeur : Soleil
Parution : 7 mai 2026
Pages : 114
EAN-13 : 978-2302094963


Armelle et Entso sont en couple depuis 15 ans. Un travail, des enfants, une petite maison dans la banlieue parisienne. Les jours passent et se ressemblent pour ce gentil couple qui a tout et rien pour être heureux. Lors d'un moment intime, une conversation s'engage, les reproches pleuvent, la crise éclate. Fin de partie.

Armelle et Entso, l'histoire d'un couple qui a tout et rien pour être heureux. De leur rencontre passionnée à la lassitude d'un quotidien rythmé par les enfants, le travail, la routine... leur couple s'effondre lentement, et la séparation devient la seule issue pour Armelle.

Éloignés mais ensemble, Armelle et Entso vont explorer ce qu'il reste d'eux et peut-être se donner la chance de se rencontrer à nouveau. Une histoire singulière mais universelle.



Armelle et Entso forment, en apparence, un couple sans histoires : quinze ans de vie commune, des enfants, un travail, une maison de banlieue parisienne. Rien ne manque et pourtant, tout semble s'être émoussé. Lylian et Sophie Ruffieux s'attaquent ici à un sujet casse-gueule — la fin d'un amour installé — et évitent avec soin les écueils du genre : pas de grand méchant, pas de faute unique à désigner, juste l'usure ordinaire d'un quotidien qui a fini par étouffer ce qu'il portait au départ.

La rupture, quand elle survient, n'a rien de spectaculaire : une conversation dans l'intimité qui dérape, des reproches qui remontent après des années de silence. On pourrait craindre que le récit bascule alors dans le règlement de comptes facile mais ce n'est pas le parti pris des auteurs. Le scénario se garde bien de trancher : est-ce Armelle qui a raison de vouloir partir, Entso qui n'a pas su voir venir la crise, ou simplement deux vies qui ont fini par diverger sans que personne n'y soit vraiment pour quelque chose ? L'album ne tranche jamais vraiment et c'est sans doute son plus grand mérite.

Ce refus du jugement se prolonge après la séparation. Éloignés mais toujours liés — par les enfants, par l'habitude, par ce qui reste de tendresse malgré tout — Armelle et Entso continuent d'exister l'un pour l'autre, dans un entre-deux inconfortable qui n'est ni la rupture nette ni la réconciliation. Le titre annonce d'ailleurs bien ce projet : il ne s'agit pas de raconter une fin mais de faire l'inventaire de ce qui subsiste quand la vie commune s'arrête.

Le dessin de Sophie Ruffieux sert cette ambivalence avec justesse. Le trait reste doux, presque pudique, et laisse volontiers la place aux silences, aux regards qui se dérobent, aux gestes anodins du quotidien qui, une fois la routine brisée, se chargent d'un sens nouveau. On pourra regretter, à l'inverse, que cette retenue graphique et narrative laisse parfois le lecteur à distance émotionnelle du drame qui se joue — le parti pris de la nuance a aussi pour revers une certaine tiédeur, là où un peu plus d'aspérité aurait pu davantage bousculer.

Reste une chronique sensible et honnête sur le désamour, qui préfère la justesse à l'effet, et qui parle, au fond, moins d'un couple précis que d'une expérience largement partagée : celle de voir s'éloigner quelqu'un qu'on aime encore un peu.