mercredi 15 juillet 2026

Régis Penet - Le procès d'un immortel

Auteur / Dessinateur : Régis Penet
Éditeur : Boîte à Bulles
Parution : 6 mai 2026
Pages : 192
EAN-13 : 978-2849535950


Depuis toujours, l’humanité rêve d’échapper à la mort.
Traumatisé par la perte de sa seule amie d’enfance, un homme richissime met toute sa fortune et ses moyens technologiques au service de ce rêve : atteindre l’immortalité. Lorsqu’il rouvre les yeux, il se retrouve dans son corps, au bord du Styx, à la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Il y croise ceux qui, avant lui, ont défié la mort : Orphée, Gilgamesh, et d’autres encore. Une femme l’approche et lui annonce que son immortalité est remise en cause par les dieux eux-mêmes. Il s’agit de Perséphone, souveraine des enfers, qui se propose d’être son avocate dans le procès qui l’attend.
A-t-il vraiment sa place parmi les dieux ?
Le Procès d’un immortel est un conte philosophique mêlant science-fiction et mythologie, où se confrontent la science et le sacré pour interroger la condition humaine et la notion même d’immortalité.


Avec Le Procès d'un immortel, Régis Penet propose un récit qui ne manque ni d'ambition ni d'originalité. En mêlant science-fiction, mythologie grecque et questionnements philosophiques sur la mort, le progrès et la condition humaine, l'auteur s'attaque à un sujet aussi fascinant qu'exigeant.

Visuellement, l'album est sans doute sa plus grande réussite. Les planches sont élégantes, riches en détails et donnent une véritable ampleur à ce procès hors du commun où se croisent dieux antiques et homme augmenté. Certaines scènes impressionnent par leur composition et leur capacité à rendre crédible cet univers situé entre le monde des vivants et celui des mythes.

En revanche, le récit souffre parfois de son ambition. Les nombreuses références philosophiques et mythologiques, bien que pertinentes, donnent par moments l'impression de prendre le pas sur les personnages. Les dialogues sont souvent très explicatifs et l'on ressent davantage la volonté de développer une démonstration que de faire vivre une véritable émotion. Le héros lui-même reste relativement distant, ce qui limite l'attachement que l'on peut éprouver à son égard.

Le rythme s'en ressent également. Certaines séquences du procès captivent par les idées qu'elles développent, tandis que d'autres paraissent plus répétitives et ralentissent la progression du récit. On referme l'album avec plusieurs pistes de réflexion intéressantes mais aussi avec le sentiment qu'une narration un peu plus resserrée aurait renforcé l'ensemble.

Au final, Le Procès d'un immortel est une lecture stimulante, qui mérite d'être saluée pour son audace et la qualité de sa proposition graphique. Elle ne convaincra cependant pas tous les lecteurs : ceux qui recherchent avant tout une aventure fluide risquent de trouver l'ensemble un peu démonstratif, tandis que les amateurs de récits philosophiques y trouveront largement matière à réflexion.

lundi 13 juillet 2026

John Marrs - Tous leurs secrets

 

Auteur : John Marrs
Lecteurs : Caroline Tillette, Victorien Robert, Muranyi Kovacs, Mathieu Buscatto
Éditeur : Audiolib
Parution : 11 mars 2026
Durée : 12 h 49 min
EAN-13 : 979-1035423315


Lorsque Mia et Finn visitent une vieille bâtisse victorienne à l’abandon, ils savent qu’ils ont trouvé la maison de leurs rêves. L’endroit où ils pourront élever avec bonheur l’enfant que Mia va mettre au monde.

Mais au fil des travaux, ils découvrent des détails inquiétants. À quoi servait cette pièce secrète condamnée depuis des années ? Et il y a, sur une plinthe cette inscription qui fait froid dans le dos : « Je dois les sauver du grenier. » Mia découvre alors que, des années auparavant, des meurtres ont été commis dans la maison de ses rêves.

Inquiète, la jeune femme veut trouver des réponses. Et lorsque les fragments d'une sombre vérité commencent à émerger, Mia découvre que quelqu’un les observe et que le danger est toujours présent. Elle est prête à tout pour protéger sa famille, mais quel sera le prix à payer ?



J'aime les thrillers qui me tiennent en haleine et me poussent à élaborer mille théories au fil des chapitres. Avec Tous leurs secrets, j'ai été happée dès les premières minutes par l'ambiance et l'intrigue. Pourtant, si l'histoire m'a vraiment captivée, j'ai aussi deviné plusieurs éléments assez tôt. Cela ne m'a pas empêchée de poursuivre l'écoute avec plaisir, curieuse de découvrir si mes intuitions étaient les bonnes et de voir quelles surprises John Marrs me réservait encore.

Tout commence avec Mia et Finn, un jeune couple qui se laissent tenter par une vente aux enchères et deviennent propriétaires d'une maison qu'ils n'ont même pas visitée. Lorsqu'ils découvrent l'état des lieux, c'est la désillusion : derrière leurs sourires de façade, chacun réalise en silence l'ampleur des travaux qui les attendent. Au cours de la rénovation, la découverte d'un message gravé dans une plinthe « Je dois les sauver du grenier. » fait basculer leur projet. Dès lors, la vieille bâtisse semble renfermer bien plus qu'un simple chantier : elle porte les traces d'un passé inquiétant qui ne demande qu'à refaire surface.

John Marrs a la capacité à installer un malaise permanent sans tomber dans la surenchère. L'intrigue progresse avec efficacité, alternant révélations, fausses pistes et rebondissements. Même si certains développements m'ont semblé assez prévisibles, l'auteur parvient à maintenir suffisamment de tension pour donner envie de poursuivre l'écoute.

Celle-ci est d'autant plus immersive grâce à l'interprétation à plusieurs voix. Chaque narrateur apporte une vraie personnalité aux personnages, ce qui rend les différents points de vue très faciles à suivre. Les émotions sont justes, les tensions parfaitement dosées et certaines scènes prennent une dimension presque cinématographique. J'ai vraiment eu l'impression de vivre l'histoire plutôt que de simplement l'écouter.

J'ai également beaucoup aimé le mélange entre thriller psychologique, enquête et drame familial. Derrière les mystères et les crimes, le roman aborde aussi la confiance, les traumatismes et les secrets que chacun préfère enfouir. Cette profondeur donne une vraie consistance aux personnages, qui ne sont jamais simplement là pour faire avancer l'intrigue.

Bien sûr, certains thèmes sont sombres et peuvent mettre mal à l'aise. Cependant, ils servent le récit et participent à cette ambiance oppressante qui fait la force du roman. Ce n'est pas un thriller qui mise sur l'hémoglobine mais davantage sur la tension psychologique et le poids des non-dits.

Si j'ai regretté d'avoir anticipé plusieurs révélations assez tôt, cela n'a finalement pas entamé mon plaisir d'écoute. L'atmosphère, le rythme et la qualité de l'interprétation m'ont tenue jusqu'au bout, avec l'envie de découvrir comment toutes les pièces du puzzle allaient s'assembler. Tous leurs secrets est une écoute que je recommande volontiers à celles et ceux qui apprécient les thrillers psychologiques, les secrets de famille et les intrigues où chaque détail compte.

mercredi 8 juillet 2026

Gyeoeul Gwon - Seule la mort attend la vilaine, Tome 1

Auteur : Gyeoeul Gwon
Lecteur : Sarah Cornibert
Éditeur : Lizzie
Parution : 19 février 2026
Durée : 9 h 32 min
EAN-13 : 979-1036648519


Dans le dernier jeu mobile à la mode « Opération Séduction de la demoiselle », Pénélope Eckhart, la méchante, doit séduire l'un des protagonistes masculins ou sinon c'est la mort !

Pour cela, elle a le choix entre les frères ténébreux, le prince fou, le sorcier caché ou le chevalier esclave. Mais alors qu'elle s'est promis de garder une distance avec ces hommes, il se pourrait que Pénélope se laisse prendre à son propre jeu.



Je lis le webtoon Seule la mort attend la vilaine depuis un moment et passer à sa version en livre audio donne une autre perception de l’histoire. Privé de ses images, le récit repose entièrement sur la voix et l’ambiance, ce qui renforce certains passages tout en modifiant la perception du rythme et des interactions.

Ce livre audio adapte le web novel original, un univers que je connais surtout à travers son adaptation en webtoon. Cette différence de support se ressent forcément à l’écoute, notamment dans la manière dont certaines scènes sont construites et mises en valeur.

L’histoire repose sur un concept bien établi dans le genre : une réincarnation dans un jeu otome, avec ses routes multiples, ses personnages archétypaux et une héroïne propulsée dans le rôle de la “vilaine”. Pénélope Eckhart tente alors de survivre dans un scénario qui lui est défavorable, en essayant de reprendre un minimum de contrôle sur son destin.

Pénélope est d’ailleurs l’un des points forts du récit. Sa lucidité, sa méfiance constante et sa manière d’analyser chaque situation donnent une tension particulière à ses interactions. Elle refuse de se laisser enfermer dans les routes imposées par le système du jeu, ce qui maintient une forme de suspense permanent autour de ses choix.

Là où le webtoon tirait pleinement parti du visuel — expressions, mise en scène, dynamique des scènes — le format audio adopte une approche plus linéaire. Tout repose sur la narration et les dialogues, ce qui atténue parfois l’impact de certaines situations et rend l’ensemble moins percutant dans son rythme.

J’ai néanmoins apprécié de retrouver cet univers à travers un autre support. L’expérience audio fonctionne, mais elle m’a surtout confirmé à quel point le webtoon reste, pour moi, la version la plus immersive et la plus marquante. Les émotions, les tensions et le dynamisme des scènes y gagnent une intensité difficile à retrouver ici.

L’audio apporte malgré tout une lecture différente, plus centrée sur les émotions et les échanges. Cela permet aussi de redécouvrir certains passages sous un angle plus posé, parfois plus introspectif.

Dans l’ensemble, Seule la mort attend la vilaine reste une œuvre solide dans son genre. Elle propose un univers efficace, une héroïne intéressante et une tension constante propre aux récits de “villainess”

Toutefois, cette expérience audio confirme surtout une chose : si l’univers fonctionne dans plusieurs formats, tous ne lui donnent pas la même force. Pour moi, le webtoon reste la version la plus aboutie et la plus marquante, là où l’audio apparaît davantage comme une variation intéressante qu’une véritable redécouverte.

mercredi 24 juin 2026

Efra Pérez - Le Nuage

Auteur / Dessinateur : Efra Pérez
Éditeur : Humanoïdes Associés
Parution : 20 mai 2026
Pages : 120
EAN-13 : 978-2731669282


Dans le royaume où vivent Estela et sa mère, un terrible nuage dévaste la campagne tous les huit ans, forçant les habitants à tout reconstruire après chaque passage. La mère d’Estela, brillante ingénieure, disparaît tragiquement en tentant de mettre fin à ce fléau…
Quelques années plus tard, Estela décide de suivre ses traces et part étudier l’ingénierie dans la capitale, un havre de paix et de savoir, seul endroit épargné par le nuage. Aidée de ses nouveaux amis, elle découvre peu à peu que la ville est loin d’être aussi parfaite que ses habitants le prétendent, et qu’un sombre secret entoure l’origine du nuage.



Avec Le Nuage, Efra Pérez signe une bande dessinée de science-fiction jeunesse qui mêle aventure, critique sociale et mystère environnemental dans un univers à la fois lumineux et inquiétant.

Dans un royaume frappé régulièrement par un phénomène destructeur (un nuage qui ravage les terres tous les huit ans) la survie est devenue une habitude, presque une culture. On reconstruit, on recommence, on s’adapte. Pourtant, derrière cette routine de catastrophe se cache une blessure plus intime : celle d’Estela, une jeune fille dont la mère, ingénieure brillante, a disparu en tentant de comprendre et d’arrêter ce fléau.

Des années plus tard, Estela quitte son village pour rejoindre la capitale et étudier l’ingénierie. Ce déplacement géographique devient rapidement un déplacement intérieur : celui d’une jeune femme qui cherche à comprendre non seulement le phénomène du Nuage mais aussi les mensonges et non-dits qui structurent la société dans laquelle elle vit.

Ce qui frappe dans cet ouvrage, c’est sa capacité à articuler plusieurs niveaux de lecture sans jamais perdre en clarté. Derrière l’aventure accessible à un public jeune se dessine une réflexion plus large sur la science, le pouvoir et la manipulation de la vérité. La capitale, présentée comme un havre de savoir et de stabilité, se révèle peu à peu bien moins vertueuse qu’elle n’en a l’air. Le Nuage, lui, cesse d’être un simple phénomène naturel pour devenir un symptôme voire un outil.

Graphiquement, l’album mise sur une lisibilité fluide et une atmosphère équilibrée entre douceur et tension. Les paysages alternent entre espaces dévastés et environnements urbains plus contrôlés, renforçant l’idée d’un monde fracturé mais néanmoins organisé autour du chaos.

Ce qui fonctionne particulièrement bien, c’est la progression du récit : l’histoire part d’un traumatisme personnel pour glisser vers une remise en question systémique. Estela n’est pas seulement une héroïne en quête de vérité : elle devient, presque malgré elle, une actrice politique.

Le Nuage est une bande dessinée jeunesse intelligente, qui réussit à traiter un sujet ambitieux — catastrophe récurrente, vérité scientifique, pouvoir politique sans perdre son accessibilité. Une lecture qui parle autant aux adolescents qu’aux lecteurs adultes sensibles aux récits de science-fiction initiatique.

samedi 20 juin 2026

Pierre Alexandrine - L'Amourante

 


 Auteur / Dessinateur : Pierre Alexandrine
Editeur : Glénat
Parution : 18 juin 2026
Pages : 232
EAN-13 : 978-2344059692


Paris, de nos jours. Zayn est dévasté : Louise l’a quitté brutalement alors qu’il commençait à avoir des sentiments pour elle. Lorsqu’il la supplie de lui donner une explication, elle se résout à lui raconter son histoire. Une histoire presque incroyable... Car Louise n’est pas une humaine ordinaire, c’est une « amourante » : tant que quelqu’un l’aime, elle ne peut pas vieillir ! Elle est née il y a plus de six siècles, en pleine guerre de Cent ans. Simple paysanne ayant grandi dans une ère de violence et d’injustice, elle aurait dû finir ses jours comme la plupart de ses contemporains : emportée par la guerre, la faim ou la maladie avant d’avoir atteint la quarantaine. Mais sa rencontre avec Dame Eleanor, une mystérieuse et séduisante voyageuse vieille d’un millier d’années, va lui apporter la révélation de son pouvoir et de sa terrible contrepartie...



L'Amourante est une lecture qui m'a été conseillée à la médiathèque lors d'une discussion autour de La Vie invisible d'Addie LaRue. Il n'en fallait pas plus pour attiser ma curiosité, tant ce roman m'avait plu. Si la comparaison trouve vite ses limites, les deux œuvres se rejoignent néanmoins dans leur manière d'explorer le temps qui passe, l'amour sous toutes ses formes et ce que signifie vivre en marge du cours normal de l'existence.

On y suit Louise, une jeune femme née au Moyen Âge qui porte en elle un don singulier : tant qu'elle est aimée, elle ne vieillit pas. Une idée de départ particulièrement intrigante qui permet aux auteurs de nous entraîner à travers plusieurs siècles d'histoire, tout en questionnant le rapport au temps, à l'attachement et à l'identité.

J'ai beaucoup aimé la façon dont le récit exploite son concept. Derrière son aspect fantastique, L'Amourante interroge avec finesse notre besoin d'être aimé, la peur du vieillissement et la place des femmes dans des sociétés en perpétuelle évolution. Chaque époque traversée apporte son lot de découvertes et enrichit le parcours de Louise, dont le destin ne cesse de se réinventer au fil des rencontres.

Si Louise est naturellement au cœur du récit, les personnages secondaires ne sont pas en reste. Les rencontres qui jalonnent sa longue existence apportent beaucoup d'émotion à l'histoire. Certaines relations sont lumineuses, d'autres plus douloureuses, mais elles contribuent toutes à façonner celle qu'elle devient au fil des siècles. C'est aussi à travers elles que le récit explore les multiples formes que peut prendre l'amour.

L'album séduit également par sa dimension historique. Les changements d'époque sont bien amenés et permettent d'observer l'évolution des mentalités, des modes de vie et des rapports humains. Cette progression à travers les siècles donne au récit une ampleur appréciable sans jamais le rendre lourd ou démonstratif.

Côté dessin, le trait est expressif, les personnages attachants et les différentes périodes possèdent chacune leur identité visuelle. Les décors et les costumes contribuent à l'immersion et renforcent le plaisir de lecture.

Ce n'est pas un coup de cœur mais j'ai vraiment beaucoup aimé cette bande dessinée. Son concept original, son héroïne attachante et les réflexions qu'elle propose sur l'amour et le temps en font une lecture aussi divertissante que touchante. Une belle découverte que je suis ravie d'avoir suivie sur les conseils de la médiathèque.

mercredi 17 juin 2026

Séverine Vidal et Kim Consigny - Colette


Auteur : Séverine Vidal
Dessinateur : Kim Consigny
Éditeur : Delcourt
Collection : Encrages
Parution : 9 avril 2026
Pages : 240
EAN-13 : 978-2413075141



Qui est la 1re femme à avoir reçu des funérailles nationales ? Qui est la 2nd à avoir été élue membre de l'académie Goncourt ? Qui est l'autrice dont l'œuvre est aussi fameuse que sulfureuse ? Colette, évidemment !
Séverine Vidal et Kim Consigny se plongent avec délice dans la vie de Colette. Elle fut journaliste, écrivaine, créatrice d'un institut de beauté et actrice de music-hall... Pionnière de l'autofiction, elle reçut les hommages de Gide, Bataille ou encore Cocteau.




Je connaissais Colette de nom, comme beaucoup. Son image d'écrivaine libre, scandaleuse pour son époque, pionnière à bien des égards, faisait partie de ces références culturelles que l'on connait sans avoir jamais ouvert un de ses livres. C'est donc avec curiosité que j'ai découvert Colette, la biographie en bande dessinée de Séverine Vidal et Kim Consigny, parue chez Delcourt. Un album ambitieux de 240 pages qui retrace le parcours exceptionnel de celle qui fut romancière, journaliste, artiste de music-hall, entrepreneuse et figure majeure de la littérature française.

L'ouvrage a pour principal mérite de donner envie de s'intéresser à son sujet. On découvre une femme en perpétuelle réinvention, qui refuse les conventions et mène sa vie selon ses propres règles, quitte à choquer son époque. Son parcours est intéressant : de ses débuts sous l'influence de son mari Willy, qui exploite son talent d'écriture, à son émancipation progressive et à sa consécration littéraire.

Visuellement, Kim Consigny propose un dessin élégant et accessible, avec une mise en scène fluide qui rend la lecture agréable. Malgré la densité du sujet, l'album se lit facilement et parvient à condenser une existence particulièrement riche sans sombrer dans l'austérité du récit documentaire.

Pourtant, malgré ces qualités, je ressors de cette lecture avec un sentiment mitigé.

Le principal problème vient sans doute du format biographique lui-même. La vie de Colette est tellement foisonnante que l'album donne parfois l'impression d'enchaîner les épisodes marquants sans toujours prendre le temps de les approfondir. Les événements, les rencontres et les changements de vie se succèdent à un rythme soutenu. On comprend les grandes étapes de son parcours mais on reste souvent à la surface de ses émotions ou de ses contradictions.
Cette impression est renforcée par le fait que je ne connais finalement que très peu son œuvre. La bande dessinée parle beaucoup de la femme et de son parcours mais relativement peu de ses livres eux-mêmes. À plusieurs reprises, j'aurais aimé que le récit s'attarde davantage sur ce qui faisait la singularité de son écriture ou sur les raisons pour lesquelles ses textes ont marqué durablement la littérature française.

Paradoxalement, c'est peut-être là que réside la réussite de l'album : il donne envie d'aller plus loin. En refermant cette biographie, je ne connais pas vraiment Colette l'écrivaine mais j'ai désormais envie de la lire pour comprendre ce qui se cache derrière cette personnalité hors norme.

En bref, Colette est une bande dessinée solide, bien documentée et agréable à parcourir, qui constitue une excellente porte d'entrée vers la vie de cette figure majeure de la littérature. En revanche, ceux qui espèrent une plongée profonde dans son œuvre ou dans sa psychologie risquent de rester un peu sur leur faim.

 

samedi 13 juin 2026

Aurélie Wellenstein et Beatrice Penco Sechi - Lycornes

 


Auteur : Aurélie Wellenstein
Dessinateur : Beatrice Penco Sechi
Éditeur : Drakoo
Parution : 1er avril 2026
Pages : 64
EAN-13 : 978-2382332962


Deux soeurs en fuite, un seul espoir : trouver les lycornes ! Victime d'une malédiction, la jeune Blandine voit sa peau verdir lentement : quand la marque atteindra son visage, elle perdra l'esprit.Pour la sauver, sa soeur Jehanne s'engage dans une quête désespérée vers le Bois d'Argent, le légendaire territoire des lycornes, seules capables de guérir les maux les plus sombres.Mais les lycornes ne sont pas des créatures douces et dociles : elles sont sacrées, sauvages et redoutables. Et surtout, elles haïssent les humains.


Lorsque j'ai vu le nom d'Aurélie Wellenstein sur la couverture de Lycornes, je savais déjà que cette bande dessinée finirait dans ma bibliothèque. L’autrice développe depuis plusieurs années une œuvre cohérente, traversée par des motifs récurrents : la porosité entre humanité et sauvagerie, la transformation des corps et des esprits et une attention particulière portée aux espaces naturels comme lieux de bascule. Lycornes s’inscrit pleinement dans cette continuité, tout en s’ancrant dans une structure narrative très identifiable : celle du conte initiatique.

Le récit repose sur un schéma classique de quête. Jehanne, figure de l’aînée protectrice, entreprend un voyage vers le Bois d’Argent afin de sauver sa sœur Blandine, victime d’une malédiction progressive. Cette configuration renvoie à un archétype central du conte merveilleux : celui du personnage traversant un espace interdit pour rétablir un ordre rompu. Le Bois d’Argent fonctionne ici comme un seuil symbolique, un espace liminaire entre le monde humain et celui du mythe.

Les lycornes, créatures au cœur du récit, participent à une reconfiguration intéressante du bestiaire mythologique. Là où la licorne traditionnelle renvoie à la pureté, à l’innocence ou à une forme de transcendance, les lycornes proposées ici relèvent davantage d’une puissance archaïque. Elles incarnent moins une figure de douceur qu’un principe de nature indomptée, indifférente aux logiques humaines. Ce renversement participe d’une déconstruction du mythe de la licorne, transformée en entité liminale, à la fois fascinante et potentiellement dangereuse.

La structure du récit mobilise également plusieurs archétypes narratifs. Jehanne s’inscrit dans la figure de la quêteuse mais aussi dans celle de la médiatrice entre deux mondes. Blandine, quant à elle, peut être lue comme une figure de la rupture : celle qui bascule hors du réel commun, contaminée par une altérité qui échappe aux cadres rationnels. Leur relation constitue le moteur émotionnel du récit mais aussi un double inversé : l’une agit dans le monde, l’autre s’en éloigne progressivement.

Le Bois d’Argent joue un rôle central dans cette architecture symbolique. Il ne s’agit pas simplement d’un décor mais d’un espace mythopoïétique au sens fort : un lieu où les règles du monde ordinaire se dissolvent. Il s’inscrit dans la tradition des forêts initiatiques du conte européen, de la forêt des frères Grimm aux espaces enchantés de la fantasy contemporaine. On y perd ses repères mais surtout son identité stable, ce qui fait de la traversée une expérience de transformation.

Le travail graphique de Béatrice Penco Sechi accompagne cette dimension symbolique. Les planches construisent une forêt qui dépasse le statut de décor pour devenir un organisme vivant, presque un personnage à part entière. Les jeux de lumière et les contrastes renforcent l’idée d’un espace instable, où la perception elle-même peut être mise en doute. Les lycornes, intégrées à cet environnement, apparaissent comme des figures d’altérité radicale, non anthropomorphisées, échappant aux catégories habituelles du merveilleux.

Dans cette perspective, Lycornes peut se lire comme une variation contemporaine du conte initiatique, où la quête de guérison se double d’une interrogation sur les frontières du vivant et de la raison. Toutefois, cette densité symbolique se heurte parfois aux contraintes du format. La brièveté du récit limite le déploiement de certains motifs, notamment celui de la transformation psychologique des personnages, qui aurait pu gagner en ampleur.

Il en résulte une œuvre à la fois très construite dans son imaginaire et partiellement contenue dans son développement. Lycornes fonctionne ainsi sur un mode fragmentaire : il ouvre des pistes mythiques et symboliques fortes, sans toujours les explorer jusqu’à leur pleine résolution. Cette tension contribue néanmoins à son intérêt, en laissant au lecteur une part d’interprétation et de prolongement.

En bref, Lycornes s’impose comme une relecture contemporaine du conte de quête, où le merveilleux sert moins à rassurer qu’à interroger les limites de l’humain face à une nature redevenue souveraine. Un presque coup de cœur, qui tient autant à la richesse de ses propositions symboliques qu’à la frustration de ce qu’elles laissent volontairement hors champ.